Aragorn : quand l’Estel rencontre la Mort
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Rédigé par Dior

Le choix des noms des personnages du Légendaire tolkienien est rarement neutre, en ce qu’ils illustrent bien souvent une facette de ces personnages. Parmi ceux-ci, il en est un dont un des nombreux surnoms nous en apprend non seulement sur le personnage lui-même, mais également sur la mort, don d’Ilúvatar aux Hommes, à savoir Aragorn.

1. Estel, ou l’un des epessi d’Aragorn

Commençons donc avec cet autre nom d’Aragorn, Estel.

Mais Ivorwen, sa femme, qui avait aussi le don de prévision, répondit : « La hâte n’en est que plus nécessaire ! Les jours s’assombrissent avant l’orage, et de grands événements vont venir. Si ces deux se marient maintenant, l’espoir peut naître pour notre peuple; mais s’ils attendent, il est possible qu’il ne vienne pas au cours de cet âge. »

[...]

Aragorn, à présent Héritier d’Isildur, fut alors emmené vivre avec sa mère dans la maison d’Elrond; et Elrond remplaça son père et vint à l’aimer comme son propre fils. Mais il fut appelé Estel, c’est-à-dire « L’Espoir », et ses véritables nom et lignage furent tenus secrets sur les instances d’Elrond; car le Sage savait alors que l’Ennemi cherchait à découvrir l’Héritier d’Isildur, s’il en restait un sur terre.

[...]

Et Arwen dit : « Noire est l’Ombre, et pourtant mon cœur se réjouit; car vous, Estel, vous serez parmi les grands dont la vaillance la détruira. »
Mais Aragorn répondit : « Hélas ! je ne puis le prévoir, et comment cela peut arriver m’est caché. Mais avec votre espoir, j’espérerai. Et l’Ombre, je la rejette entièrement. Mais le Crépuscule, Dame, n’est pas non plus pour moi; car je suis mortel, et si vous voulez vous attacher à moi, Étoile du Soir, au Crépuscule aussi, il vous faudra renoncer. »

Le Conte d’Aragorn et Arwen.

Cet epessë n’est d’ailleurs pas sans rappeler les paroles prophétiques de la mère d’Aragorn :

« Il peut encore y avoir de la lumière au-delà des ténèbres; et dans ce cas, je voudrais que tu la voies et sois heureuse. »
Mais elle ne répondit que par ce linnod :
Ónen i-Estel Edain, ú-chebin estel anim. *

* [note de bas de page] « J’ai donné l’Espoir aux Dúnedain, je n’ai gardé aucun espoir pour moi-même. »

Ibid.

2. Estel ? Espoir ?

Quelle est cette lumière au-delà des ténèbres ? Quelle est cette raison pour laquelle le cœur se réjouit quand noire est l’Ombre ? Quel espoir y a-t-il lorsque les jours s’assombrissent avant l’orage ? est-ce juste :

« Une attente du bien, qui, bien qu'incertaine, se fonde sur ce qui est connu ? Alors nous n'en avons pas. »
« C'est là une chose que les Hommes appellent ‘espoir’, » dit Finrod. « Amdir l'appelons-nous, ‘expectation’... »

Athrabeth Finrod ah Andreth.

Il ne s’agit manifestement pas de ce genre d’espoir, étant donné que la situation des Dúnedain est vraiment désespérée et qu’Aragorn ne peut imaginer comment détruire l’Ombre. Non, il s’agit, comme cet autre nom d’Aragorn l’illustre, de l’Estel :

« Mais il y a autre chose de plus profond. Estel l'appelons-nous, c’est-à-dire ‘confiance’. Il n'est pas défait par les manières du monde, car il ne vient pas de l'expérience, mais de notre nature et de notre être premier. Si nous sommes en effet les Eruhin, les Enfants de l'Unique, alors Il ne souffrira pas Lui-même d'être privé de Son bien, par quelque Ennemi que ce soit, même pas par nous-mêmes. Là est l'ultime fondation de l'Estel, que nous gardons même quand nous contemplons la Fin : de tous Ses desseins l'issue doit être au bénéfice la joie de Ses Enfants. »

Ibid.

Tolkien s’est étendu plus longuement sur cette notion capitale de son Légendaire :

Par conséquent, en fin de compte, les Elfes furent obligés de s'appuyer sur un « estel nu » (comme ils disaient) : la confiance en Eru, dans le fait que, quoi qu'Il ait imaginé au-delà de la Fin, ce serait reconnu par chaque fëa comme entièrement satisfaisant (au moins).

[...]

Plus probablement, ils n'étaient pas informés de la volonté ou du dessein d'Eru, qui paraît dans la tradition elfe demander deux choses de Ses Enfants (des deux Peuples) : foi en Lui, et en découlant, espérance ou confiance en Lui (appelée par les Eldar estel).

Commentaire sur l’Athrabeth.

Espoir au-delà de l’espoir, en effet :

Les années s’avancèrent ainsi vers la Guerre de l’Anneau, dont il est traité davantage ailleurs : comment fut révélé le moyen imprévu d’abattre Sauron et comment se réalisa un espoir au-delà de tout espoir.

Le Conte d’Aragorn et Arwen.

Résumons donc : au sein du Légendaire, il est une distinction entre amdir et Estel, ce dernier étant « Espoir au-delà de l’espoir », « confiance en Eru ». Et dans une période très sombre, alors que le désespoir est si proche, quelqu’un reçoit le nom « Estel ». Il est donc « Espoir au-delà de l’espoir » et « confiance en Eru ».

3. Aragorn et l’acceptation de la Mort

Tournons-nous à présent vers l’acceptation de la mort par Aragorn. Ses ancêtres, les Númenóréens, ne pouvaient accepter la mort :

Mais la peur de la mort grandissait en eux et ils la retardaient par tous les moyens possibles. Ils se mirent à construire pour leurs morts de grandes maisons où des savants travaillaient sans relâche à découvrir le moyen de les ramener à la vie ou au moins de prolonger les jours des Humains. Ils trouvèrent seulement l'art de préserver intacte la chair morte des hommes ; et ils remplirent le pays de tombes silencieuses où l'idée de la mort était enchâssée par la nuit.

Akallabêth.

Cette peur est une erreur, clairement reliée à l’Estel :

Pour ces raisons, on s'attendait à ce que les Elfes soient moins bien disposés que les Hommes envers le manque d'espérance (ou estel) des Hommes confrontés à la mort.

Commentaire sur l’Athrabeth.

Aragorn ne redoute pas la mort, le Don des Hommes. Il sait que sa fin approche :

Comme Reine des Elfes et des Hommes, elle demeura avec Aragorn durant cent vingt années de grande gloire et félicité; mais il ressentit enfin l’approche du grand âge, et il sut que les jours de sa vie touchaient à leur fin, si longs qu’ils eussent été.

Le Conte d’Aragorn et Arwen.

Et il connaît les conséquences du refus de ce fait :

« Pas avant mon temps, répondit-il. Car, si je ne pars pas maintenant, il me faudra le faire bientôt par nécessité. Et notre fils Eldarion est un homme tout à fait mûr pour la royauté. »

Ibid.

Il a eu une vie exceptionnelle, a défait avec d’autres le Seigneur Ténébreux, a régné en « grande gloire et félicité », et il sait que c’est la fin, qu’il est temps de payer l’addition :

« Enfin, Dame Étoile du Soir, la plus belle en ce monde et la plus aimée, mon monde s’évanouit. Voyez ! nous avons récolté, nous avons dépensé, et maintenant le moment du paiement approche. »

Ibid.

Il comprend même l’erreur de ses ancêtres, et sa chance :

Non, Madame, je suis le dernier des Númenoréens et le plus récent Roi du Temps des Anciens; et il m’a été donné non seulement de vivre trois fois plus longtemps que les Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce d’aller à ma guise et de rendre le don. Je vais donc maintenant m’endormir.

Ibid.

Comment peut-il ainsi accepter la mort ?

« C’est ce qu’il semble, dit-il. Mais ne nous laissons pas abattre à l’épreuve finale, nous qui avons renoncé autrefois à l’Ombre et à l’Anneau. Nous devons partir dans la tristesse, mais non dans le désespoir. Voyez ! nous ne sommes pas liés à jamais aux cercles du monde et, au-delà, il y a plus que le souvenir. Adieu ! »

Ibid.

La réponse réside donc dans l’espoir. Lequel ? Amdir ou Estel ? Concernant la mort, il ne peut reposer sur une « attente du bien, qui, bien qu'incertaine, se fonde sur ce qui est connu », donc il doit s’agir de l’Estel, « Espoir au-delà de l’espoir », « confiance en Eru ». Là est la clef de la compréhension de l’acceptation de la mort par Aragorn : Aragorn ne craint pas la mort parce qu’il a l’Estel, il est même Estel lui-même, et il a confiance en Eru. Quoi que soit la mort, Aragorn sait qu’il ne s’agit pas de quelque chose de mauvais.

4. Tolkien confirme-t-il ceci ?

Peut-on trouver dans d’autres écrits de Tolkien une confirmation externe de cette analyse interne ? La réponse est définitivement positive.

Sur la crainte de la mort en tant que manque d’Estel, et sur l’attitude d’Aragorn :

Selon la conception des Elfes également (et des Númenóréens non corrompus), un Homme « bon » mourrait ou devrait mourir volontairement, en s’abandonnant avec confiance avant d’être contraint (comme l’a fait Aragorn).

Lettres , n° 212.

Dans sa lettre inédite à Eileen Elgar, commencée le 22 septembre 1963, il dit que, bien que nul ne connaissait les desseins de l’Unique vis-à-vis des Hommes au-delà de la fin du monde, ou au-delà de leur mort, Aragorn avait confiance en le fait qu’ils étaient bons, et que si lui et Arwen se tenaient en obédience à cette confiance, ils resteraient unis.

The Lord of the Rings : A Reader's Companion.

Sur l’intention de Tolkien ici :

Ici, je ne m’intéresse qu’à la Mort en tant que partie de la nature, physique et spirituelle, de l’Homme, ainsi qu’à l’Espoir en l’absence de certitudes. C’est pour cette raison que je considère le récit sur Arwen et Aragorn comme le plus important des Appendices : il appartient à l’histoire centrale, et n’est placé là que parce qu’il ne pouvait être inséré dans le récit principal sans détruire sa structure; ce dernier étant envisagé comme « hobbito-centrique », c’est-à-dire, principalement, comme une étude de l’ennoblissement (ou sanctification) des humbles.

Lettres , n° 181.

On peut enfin se pencher sur la date de rédaction des deux principaux textes cités ici. Bien que rien ne le prouve de manière certaine, il semblerait que l’apparition du nom « Estel » dans Le Conte d’Aragorn et Arwen (apparition très tardive, d’après les dires de Christopher Tolkien dans HoMe XII) soit contemporaine des premiers brouillons de l’Athrabeth Finrod ah Andreth (lesquels, toujours selon Christopher Tolkien, pourraient remonter à 1955).

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