La Fin d'Arda
ou
L'Apocalypse selon Tolkien
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Rédigé par Dior

Introduction

L'objet de la présente synthèse est de dégager, à partir du silence, ou, plutôt, des faibles allusions du Silmarillion édité par Christopher Tolkien (I.), les différentes traditions ardarines au sujet de l'apocalypse. Sur la base de la série History of Middle-earth seront dégagées essentiellement quatre grandes traditions : la tradition númenóréenne (II.), la tradition elfe (III.), et une tradition mixte, issue de l'Athrabeth Finrod ah Andreth (IV.); viendra enfin une tradition relativement spécifique, la tradition ténébreuse (V.).

Avant d'entamer le sujet, il convient d'en poser le cadre en se penchant sur ce que recouvre le concept d'apocalypse, puis en l'appliquant au Conte d'Arda.

Le Petit Robert définit le terme "apocalypse" de la façon suivante :

  1. [a] L'Apocalypse : le dernier livre du Nouveau Testament, attribué par l'Église à saint Jean l'Évangéliste, riche en visions symboliques, prophétiques et eschatologiques. [b] Ouvrage eschatologique.
  2. (1863). Fin du monde (surtout dans : d'apocalypse. - Apocalyptique).

C'est dans le deuxième sens qu'il faut comprendre ce terme ici, puisqu'il s'agira de se pencher sur les récits évoquant la fin d'Arda. L'étymologie même du terme nous permet de pressentir la forme sous laquelle se présenteront ces récits : le terme vient en effet du latin ecclésiastique apocalypsis, repris du grec αποκαλυψις "révélation". Les récits que nous découvrirons prendront donc bien souvent la forme d'une vision, voire d'une prophétie.

Il reste alors à se pencher sur la réalité recouverte par l'expression "fin d'Arda" au sein du Conte d'Arda, principalement à la lumière du triptyque ardarin lié à la thématique du Marrissement . Les textes du Légendaire nous apprennent en effet que trois Ardas sont distinguées par rapport au Marrissement :

  • Arda Alahasta , ou Arda Immarrie, qui est Arda telle qu'elle aurait dû être sans le Marrissement, et qui n'a jamais existé en dehors de la Grande Musique des Ainur,
  • Arda Sahta/Hastaina , ou Arda Marrie, qui est Arda dans lequel s'inscrit le Conte, et
  • Arda Envinyanta , ou Arda Guérie, qui est Arda telle qu'elle sera lorsque le Marrissement sera défait, après la défaite finale de Melkor.

À la lumière de cette distinction, l'expression de "fin d'Arda", qui a aussi pour équivalent l'expression "fin des temps" dans le Légendaire, ne peut que recouvrir la fin d'Arda Marrie.

I. L'Apocalypse introuvable

Le Silmarillion contenant une genèse, l'"Ainulindalë", on pourrait s'attendre à ce qu'il contienne une apocalypse, une fin des temps. Et pourtant, il ne fait qu'effleurer cette potentielle fin des temps, en divers endroits, et la rend bien mystérieuse. Ainsi, l'on apprend que :

"[...] the Valar have not seen as with sight the Later Ages or the ending of the World."

The Silmarillion , "Ainulindalë".

"[...] les Valar n'ont pas vu de leurs yeux les Derniers Temps ni la fin du Monde."

Le Silmarillion , "Ainulindalë".

On devine toutefois que certains événements auront lieu à ce moment :

"Never since have the Ainur made any music like to this music, thought it has been said that a greater still shall be made before Ilúvatar by the choirs of the Ainur and the Children of Ilúvatar after the ends of days. Then the Themes of Ilúvatar shall be played aright, and take Being in the moment of their utterance, for all shall then understand fully his intent in their part, and each shall know the comprehension of each, and Ilúvatar shall give to their thoughts the secret fire, being well pleased."

Ibid .

"Jamais plus les Ainur ne composèrent une telle musique, bien qu'il soit dit qu'une musique encore plus grande, celle des chœurs des Ainur et des Enfants d'Ilúvatar, doive s'élever devant Eru apr ès la fin des temps. Alors les thèmes d'Ilúvatar seront joués dans leur vérité et adviendront à l'Être au même moment, car tous alors comprendront pleinement la partie qu'il leur a destinée, chacun atteindra à la compréhension des autres, et Ilúvatar, satisfait, accordera le feu secret à leurs esprits. "

Ibid .

Événements d'ailleurs annoncés par certains signes :

"[...] and Menelmacar with his shining belt, that forebodes the Last Battle that shall be at the end of days."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Of the coming of the Elves and the captivity of Melkor".

"[...] et Menelmacar avec sa ceinture étincelante qui annonce l'ultime bataille de la fin des temps."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - La venue des Elfes et la captivité de Melkor".

À ce moment, on en saura un peu plus sur les Silmarils :

"But not until the End, when Fëanor shall return who perished ere the Sun was made, and sits now in the Halls of Awaiting and comes no more among his kin; not until the Sun passes and the Moon falls, shall it be known of what substance they were made."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Of the Silmarils and the unrest of the Noldor".

"Mais nul ne saura jusqu'à la fin des temps, quand reviendra Fëanor, lui qui périt avant la venue du Soleil et demeure maintenant dans les Cavernes de l'Attente sans jamais revoir ses frères, nul, avant que le Soleil ne meure et que la Lune ne disparaisse, ne saura quelle est leur substance."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Les Silmarils et l'agitation des Noldor".

On entrevoit également le rôle que rempliront certaines races, comme les Nains (infime trace d'une tradition naine, sur laquelle nous ne reviendrons pas)1 :

"[...] and that [Aulë] declared to their Fathers of old that Ilúvatar will hallow them and give them a place among the Children in the End. Then their part shall be to serve Aulë and to aid him in the remaking of Arda after the Last Battle."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Of Aulë and Yavanna".

"[...] et que jadis [Aulë] avait annoncé à leurs Pères qu'à la fin des Temps Ilúvatar les bénirait et leur ferait place parmi ses Enfants. Alors ils auraient à servir Aulë pour l'aider à reconstruire Arda après la Dernière Bataille."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Sur Aulë et Yavanna".

S'agissant des Hommes2 et des Elfes :

"Yet of old the Valar declared to the Elves in Valinor that Men shall join in the Second Music of the Ainur; whereas Ilúvatar has not revealed what he purposes for the Elves After the World's end, and Melkor has not discovered it."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Of the beginning of days".

"Autrefois, pourtant, à Valinor, les Valar annoncèrent aux Elfes que les Humains les rejoindraient dans la Deuxième Musique des Ainur, alors qu'Ilúvatar n'a pas dévoilé le sort qu'il réservait aux Elfes après la fin du monde, et que Melkor ne l'a pas découvert."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Au commencement des jours".

Mais la conclusion du "Quenta Silmarillion" tombe comme un couperet :

"Here ends the Silmarillion. If it has passed from the high and the beautiful to sadness and ruin, that was of old the fate of Arda Marred; and if any change shall come and the Marring be amended, Manwë and Varda may know; but they have not revealed it, and it is not declared in the dooms of Mandos."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Of the voyage of Eärendil and the War of Wrath".

"Ici se termine le Silmarillion. De la grandeur et de la beauté il est descendu jusqu'à la ruine et aux ténèbres qui furent jadis le sort d'Arda [Marrie]. Si cela doit changer, si la blessure doit guérir, Manwë et Varda le savent peut-être, mais ils ne l'ont pas annoncé, non plus que les sentences de Mandos."

Ibid ., "Quenta Silmarillion - Le voyage d'Eärendil et la Guerre de la Grande Colère".

Ce passage doit néanmoins être relativisé : si l'on se penche sur les textes disponibles dans les HoMes (en l'occurrence HoMe X, Morgoth's Ring, "The Later Quenta Silmarillion"), il était la conclusion non pas du Quenta Silmarillion, mais celle du Valaquenta. En outre, son adjonction en tant que conclusion à ce texte par Tolkien est très tardive (fin des années cinquante). Une plongée dans les HoMes s'avère donc nécessaire.

II. La tradition númenóréenne

La série des HoMes nous permet en effet d'accéder à un texte traitant de la fin des temps et appartenant à la tradition númenóréenne,  la Seconde Prophétie de Mandos.

Avant d'en arriver au texte même de cette prophétie (II.3.), il convient de rappeler brièvement le rôle particulier de Mandos (II.1.), ainsi que ce qui est appelé la Première Prophétie de Mandos (II.2.).

II.1. Mandos

Mandos, Námo de son vrai nom, est un des quatorze Valar, mais aussi un des neuf Aratar, et un des deux Fëanturi. Le Silmarillion le décrit de la manière suivante :

"Namo the elder dwells in Mandos, which is [north]ward * in Valinor. He is the keeper of the Houses of the Dead, and the summoner of the spirits of the slain. He forgets nothing; and he knows all things that shall be, save only those that lie still in the freedom of Ilúvatar. He is the Doomsman of the Valar; but he pronounces his dooms and his Judgements only at the bidding of Manwë."

Ibid ., "Valaquenta".

"L'aîné, Námo, est à Mandos, [au nord] * de Valinor. C'est le gardien de la Maison des Morts, celui qui convoque les âmes de ceux qui sont tués. II n'oublie rien et connaît toutes les choses à venir, sauf ce qui est resté du domaine d'Ilúvatar. C'est le grand Juge des Valar, mais il ne prononce ses jugements et condamnations qu'à la demande de Manwë. "

Ibid ., "Valaquenta".

*       Correction de l'erreur éditoriale (cf. HoMe X, Morgoth's Ring, "The Later Quenta Silmarillion - Second Phase - The Valaquenta").

Home X vient préciser cette description, en faisant dire à Mandos :

"Hearken now, О Valar! To me foretelling *   is granted no less than doom, and I will proclaim now to you things both near and far."

HoMe X, Morgoth's Ring, "The Statute of Finwë and Míriel".

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* By which was meant prophecy concerning things which neither reason upon evidence, nor (for the Valar) knowledge of the Great Theme, could discover or swiftly perceive. Only rarely and in great matters was Mandos moved to prophecy.

"Maintenant entendez, ô Valar ! La prévue *   m'appartient tout autant que le pouvoir de sentence, et je vais prononcer maintenant pour vous à la fois des choses proches et des choses lointaines."

HoMe X, L'Anneau de Morgoth, "Du statut de Finwë et Míriel", traduction libre.

________

* Ceci vise la prophétie des choses qui, ne reposant pas sur des signes, ni (pour les Valar) sur la connaissance de la Grande Musique, peuvent être découvertes ou perçues rapidement. Seulement rarement, et pour des question d'importance, Mandos était-il enclin à prophétiser.

La fonction particulière de Námo Mandos par rapport aux autres Valar est donc double : il est juge- prononciateur des sentences, et prophète. Cette fonction de prophète est illustrée à plusieurs reprises dans le Légendaire; les exemples les plus célèbres sont les deux prophéties de Mandos.

II.2. La Première Prophétie de Mandos

Cette première prophétie (qui est en fait ce que l'on appelle souvent "la malédiction des Valar") n'est pas directement liée au thème de la fin des Temps et n'est donnée ici qu'à titre exhaustif et/ou indicatif.

" Tears unnumbered ye shall shed; and the Valar will fence Valinor against you, and shut you out, so that not even the echo of your lamentation shall pass over the mountains. On the House of Fëanor the wrath of the Valar lieth from the West unto the uttermost East, and upon all that will follow them it shall be laid also. Their Oath shall drive them, and yet betray them, and ever snatch away the very treasures that they have sworn to pursue. To evil end shall all things turn that they begin well; and by treason of kin unto kin, and the fear of treason, shall this come to pass. The Dispossessed shall they be for ever.

Ye have spilled the blood of your kindred unrighteously and have stained the land of Aman. For blood ye shall render blood, and beyond Aman ye shall dwell in Death's shadow. For though Eru appointed to you to die not in Eä, and no sickness may assail you, yet slain ye may be, and slain ye shall be: by weapon and by torment and by grief; and your houseless spirits shall come then to Mandos. There long shall ye abide and yearn for your bodies, and find little pity though all whom ye have slain should entreat for you. And those that endure in Middle-earth and come not to Mandos shall grow weary of the world as with a great burden, and shall wane, and become as shadows of regret before the younger race that cometh after. The Valar have spoken."

The Silmarillion , "Quenta Silmarillion - Of the flight of the Noldor".

"Vous pleurerez des larmes sans nombre et les Valar fortifieront Valinor pour vous enfermer au-dehors, afin que même l'écho de vos plaintes ne franchisse plus les montagnes. La colère des Valar s'étend de l'Est à l'Ouest sur la maison de Fëanor, et elle touchera tous ceux qui les suivront. Leur Serment les entraînera, les trahira ensuite et leur fera perdre jusqu'aux trésors qu'ils avaient juré de poursuivre. Tout ce qui commence bien finira mal et la fin viendra des trahisons entre les frères et de la peur d'être trahi.Ils seront à jamais les Dépossédés.

Vous avez répandu injustement le sang de vos frères, vous avez souillé la terre d'Aman. Pour le sang vous verserez le sang et au-delà d'Aman vous marcherez sous l'ombre de la Mort. Car si Eru ne vous a pas destinés à mourir de maladie en ce monde, vous pouvez être tués et la mort s'abattra sur vous : par les armes, la souffrance et le malheur, et vos esprits errants devront alors se présenter devant Mandos. Et là vous attendrez longtemps, vous regretterez vos corps perdus en implorant miséricorde. Croyez-vous trouver de la pitié, croyez-vous que ceux que vous avez tués intercéderont pour vous ? Et pour ceux qui n'atteindront pas le trône de Mandos et resteront sur les Terres du Milieu, le monde deviendra un fardeau qui les affaiblira, ils ne seront plus que les ombres d'un regret quand viendra la race plus jeune. Ainsi les Valar ont parlé."

Le Silmarillion , "Quenta Silmarillion - La fuite des Noldor".

II.3. La Seconde Prophétie de Mandos

Bien que sa forme ait plusieurs fois changé, ce texte est présent dans le Légendaire depuis ses débuts. Dans le Quenta Silmarillion, il était destiné à s'intégrer à la toute fin, juste avant la conclusion.

Comme tous les textes faisant partie de ses derniers chapitres, la Seconde Prophétie de Mandos a partiellement échappé à la dernière révision du Quenta Silmarillion. Ainsi, la dernière version complète de ce texte, dont nous disposons grâce aux HoMes, date des années trente. En voici le texte :

"Thus spake Mandos in prophecy, when the Gods sat in judgement in Valinor, and the rumour of his words was whispered among all the Elves of the West. When the world is old and the Powers grow weary, then Morgoth, seeing that the guard sleepeth, shall come back through the Door of Night out of the Timeless Void; and he shall destroy the Sun and Moon. But Earendel shall descend upon him as a white and searing flame and drive him from the airs. Then shall the Last Battle be gathered on the fields of Valinor. In that day Tulkas shall strive with Morgoth, and on his right hand shall be Fionwë, and on his left Túrin Turambar, son of Húrin, coming from the halls of Mandos; and the black sword of Túrin shall deal unto Morgoth his death and final end; and so shall the children of Húrin and all Men be avenged.

Thereafter shall Earth be broken and re-made, and the Silmarils shall be recovered out of Air and Earth and Sea; for Earendel shall descend and surrender that flame which he hath had in keeping. Then Fëanor shall take the Three Jewels and bear them to Yavanna Palúrien; and she will break them and with their fire rekindle the Two Trees, and a great light shall come forth. And the Mountains of Valinor shall be levelled, so that the Light shall go out over all the world. In that light the Gods will grow young again, and the Elves awake and all their dead arise, and the purpose of Ilúvatar be fulfilled concerning them. But of Men in that day the prophecy of Mandos doth not speak, and no Man it names, save Túrin only, and to him a place is given among the sons of the Valar."

HoMe V, The Loast Road and other writings, "Quenta Silmarillion".

"Ainsi prophétisa Mandos, alors que les Dieux étaient en délibération en Valinor, et la rumeur de ses mots fut répandue parmi tous les Elfes de l'Ouest. Quand le monde sera vieux et les Pouvoirs lassés, alors Morgoth, voyant que la vigilance s'est endormie, reviendra du Vide intemporel par la Porte de la Nuit; et il détruira le Soleil et la Lune. Mais Earendel descendra sur lui tel une flamme blanche et aveuglante, et le chassera des airs. Alors se déroulera sur les terres de Valinor la Dernière Bataille. En ce jour, Tulkas combattra Morgoth, et à sa droite sera Fionwë, et à sa gauche sera Túrin Turambar, fils de Húrin, de retour des Cavernes de Mandos; et l'épée noire de Túrin apportera à Morgoth sa mort et sa fin définitive; et ainsi les Enfants de Húrin et de tous les Hommes seront-ils vengés.

Par après, la Terre sera détruite et refaite, et les Silmarils seront recouvrés de l'Air, de la Terre et de la Mer; car Earendel descendra et rendra cette flamme qu'il avait conservée. Alors Fëanor prendra les Trois Joyaux et les donnera à Yavanna Palúrien; elle les brisera et, avec leur flamme, elle ravivera les Deux Arbres, et une grande lumière en viendra. Et les Montagnes de Valinor seront nivelées, de telle sorte que la Lumière se répandra de par le monde. Dans cette lumière les Dieux redeviendront jeunes à nouveau, et les Elfes se réveilleront, et leurs morts se lèveront, et le dessein d'Ilúvatar les concernant sera réalisé. Mais des Hommes en ces jours, la Prophétie de Mandos ne dit mot, et elle n'en nomme aucun, si ce n'est Túrin, et il lui sera donné une place parmi les fils des Valar."

HoMe V, La route perdue et autres textes, "Quenta Silmarillion", traduction libre.

Les modifications apportées à ce texte à la fin des années quarante, indiquées par Christopher Tolkien dans HoMe XI, The War of the Jewels, "The Later Quenta Silmarillion", nous permettent d'arriver à la version consolidée suivante :

"Thus spake Mandos in prophecy, when the Gods sat in judgement in Valinor, and the rumour of his words was whispered among all the Elves of the West. When the world is old and the Powers grow weary, then Morgoth, seeing that the guard sleepeth, shall come back through the Door of Night out of the Timeless Void; and he shall destroy the Sun and Moon. But Earendel shall descend upon him as a white and searing flame and drive him from the airs. Then shall the Last Battle be gathered on the fields of Valinor. In that day Tulkas shall strive with Morgoth, and on his right hand shall be Fionwë, and on his left Túrin Turambar, son of Húrin, returning from the Doom of Men at the ending of the world [and Beren Camlost ?]; and the black sword of Túrin shall deal unto Morgoth his death and final end; and so shall the children of Húrin and all Men be avenged.

Thereafter shall Earth be broken and re-made, and the Silmarils shall be recovered out of Air and Earth and Sea; for Earendel shall descend and surrender that flame which he hath had in keeping. Then Fëanor shall take the Three Jewels and bear them to Yavanna Palúrien; and he will break them and with their fire Yavanna will rekindle the Two Trees, and a great light shall come forth. And the Mountains of Valinor shall be levelled, so that the Light shall go out over all the world. In that light the Gods will grow young again, and the Elves awake and all their dead arise, and the purpose of Ilúvatar be fulfilled concerning them. [? :But of Men in that day the prophecy of Mandos doth not speak, and no Man it names, save Túrin only, and to him a place is given among the sons of the Valar.]"

"Ainsi prophétisa Mandos, alors que les Dieux étaient en délibération en Valinor, et la rumeur de ses mots fut répandue parmi tous les Elfes de l'Ouest. Quand le monde sera vieux et les Pouvoirs lassés, alors Morgoth, voyant que la vigilance s'est endormie, reviendra du Vide intemporel par la Porte de la Nuit; et il détruira le Soleil et la Lune. Mais Earendel descendra sur lui tel une flamme blanche et aveuglante, et le chassera des airs. Alors se déroulera sur les terres de Valinor la Dernière Bataille. En ce jour, Tulkas combattra Morgoth, et à sa droite sera Fionwë, et à sa gauche sera Túrin Turambar, fils de Húrin, de retour de la Destinée des Hommes à la fin du monde [et Beren Camlost ?]; et l'épée noire de Túrin apportera à Morgoth sa mort et sa fin définitive; et ainsi les Enfants de Húrin et de tous les Hommes seront-ils vengés.

Par après, la Terre sera détruite et refaite, et les Silmarils seront recouvrés de l'Air, de la Terre et de la Mer; car Earendel descendra et rendra cette flamme qu'il avait conservée. Alors Fëanor prendra les Trois Joyaux et les donnera à Yavanna Palúrien; il les brisera et, avec leur flamme, Yavanna ravivera les Deux Arbres, et une grande lumière en viendra. Et les Montagnes de Valinor seront nivelées, de telle sorte que la Lumière se répandra de par le monde. Dans cette lumière les Dieux redeviendront jeunes à nouveau, et les Elfes se réveilleront, et leurs morts se lèveront, et le dessein d'Ilúvatar les concernant sera réalisé. [? : Mais des Hommes en ces jours, la Prophétie de Mandos ne dit mot, et elle n'en nomme aucun, si ce n'est Túrin, et il lui sera donné une place parmi les fils des Valar.]"

Si Tolkien avait mené la révision de ce texte à son terme, on peut penser qu'il aurait encore remplacé "Fionwë" par "Eönwë" (comme il le fit dans de nombreux autres textes), "Earendel" par "Eärendil", et les "Dieux" par les "Valar" ou les "Pouvoirs".3 Ce qu'il aurait fait de Beren Camlost ainsi que de la dernière phrase, nul ne peut le dire de manière certaine ...

Christopher Tolkien a conclu, face à l'adjonction de la conclusion susmentionnée au Valaquenta (cf. point I.), et sans s'expliquer d'avantage, que son père avait abandonné l'idée même d'une Seconde Prophétie de Mandos, et a décidé de ne pas l'intégrer au Silmarillion. Il nous semble pourtant que cette conclusion est pour le moins questionnable. En effet, le Commentaire sur l'Athrabeth nous apprend que ce texte constitue une tradition númenóréenne :

The myth that appears at the end of the Silmarillion is of Númenórean origin * ; it is clearly made by Men, though Men acquainted with Elvish tradition.

HoMe X, Morgoth's Ring, "Athrabeth Finrod ah Andreth".

______

* [Christopher Tolkien's note] "The myth that appears at the end of the Silmarillion : in so far as the reference is to any actual written text, this is the conclusion of QS (V.333, §§31 - 2), the Prophecy of Mandos.

Le mythe qui apparaît à la fin du Silmarillion est d'origine númenóréenne * ; il est clairement élaboré par des Hommes, bien que des Hommes familiers de la tradition elfe.

HoMe X, L'Anneau de Morgoth, "Athrabeth Finrod ah Andreth".

______

* [Note de Christopher Tolkien] "Le mythe qui apparaît à la fin du Silmarillion" : étant donné que cette référence ne se réfère à aucun texte écrit, il doit s'agir de la conclusion du QS (V,333, §§31-32), la Prophétie de Mandos.

Cette note de Christopher Tolkien contredit de manière flagrante ce qu'il disait de la Seconde Prophétie de Mandos, qu'il estimait abandonnée par son père, ce qui réouvre la question de son statut : comment Tolkien aurait-il pu en effet abandonner un texte auquel il continuait de se référer dans un autre texte contemporain ?4 Le nœud du problème auquel Christopher Tolkien a été confronté réside dans la conclusion du Quenta Silmarillion : cette dernière était originellement la conclusion d'un texte de nature différente, le Valaquenta (cf. Point I.); à cet endroit, elle ne nuisait pas à la Seconde Prophétie de Mandos. D'un autre côté, le Quenta Silmarillion tel que nous l'a laissé Tolkien ne contenait pas de conclusion satisfaisante. Le déplacement par Christopher Tolkien de la conclusion du Valaquenta vers le Quenta Silmarillion présente donc l'avantage de l'élégance, mais il introduit une grosse contradiction entre les deux textes et entraîne, dans le Quenta Silmarillion ainsi obtenu, l'élimination de l'un des deux, en l'occurrence, celle de la Prophétie. Mais faut-il par conséquent estimer, à l'instar de Christopher Tolkien, que la Seconde Prophétie de Mandos a été abandonnée ? Sur base de l'extrait du Commentaire sur l'Athrabeth reproduit ci-dessus, ainsi que sur un élément basé sur la tradition ténébreuse (voir Point V.), nous ne le pensons pas.

III. La tradition elfe

Le Commentaire sur l'Athrabeth nous précise qu'en fait de tradition elfe, il s'agit plutôt d'une non tradition. En effet :

"It is noteworthy that the Elves had no myths or legends dealing with the end of the world."

Ibid .

"Il est bon de noter que les Elfes n'avaient ni mythe ni légende traitant de la fin du monde."

Ibid .

Les Elfes savaient pourtant qu'Arda aurait une fin, puisqu'elle était finie, par opposition à Eru qui est infini. Le Commentaire nous précise à nouveau la manière dont ils percevaient la fin d'Arda :

"The Elves expected the End of Arda to be catastrophic. They thought that it would be brought about by the dissolution of the structure of Imbar at least, if not of the whole system. The End of Arda is not, of course, the same thing as the end of Eä. About this they held that nothing could be known, except that Eä was ultimately finite."

Ibid .

"Les Elfes s'attendaient à ce que la fin d'Arda soit catastrophique. Ils pensaient qu'elle serait causée par la dissolution d'Imbar à tout le moins, sinon de tout le système. La Fin d'Arda n'est bien sûr pas la même chose que la fin d'Eä. À ce sujet, ils considéraient que rien ne pouvait être su, sauf qu'Eä était en fin de compte finie. "

Ibid .

Catastrophe que, au vu de ce qui lui succèdera - Arda Envinyanta, ou Arda Guérie -, l'on peut qualifier, sans risque de contredire Tolkien, d'eucatastrophe, une catastrophe produisant un plus grand bien.

Les Elfes n'étaient pourtant pas certains de leur sort après la fin des temps :

"Beyond the 'End of Arda' Elvish thought could not penetrate, and they were without any specific instruction. It seemed clear to them that their hröar must then end, and therefore any kind of re-incarnation would be impossible. All the Elves would then 'die' at the End of Arda. What this would mean they did not know. They said therefore that Men had a shadow behind them, but the Elves had a shadow before them."

Ibid .

"Au-delà de la "Fin d'Arda", la pensée elfe ne pouvait pénétrer, et ils n'avaient aucune instruction spécifique. Il leur semblait évident que leurs hröar devaient alors disparaître, et que, par conséquent, toute forme de réincarnation serait impossible. Tous les Elfes "mourraient" alors à la Fin d'Arda. Ce que cela signifierait, ils ne le savaient pas. Ils disaient par conséquent que les Hommes avaient une ombre derrière eux, mais que les Elfes en avaient une devant eux."

Ibid .

Face à cette ombre, il n'existait aucune tradition elfe, mais une Espérance, l'Estel, un Estel "nu" :

"the trust in Eru, that whatever He designed beyond the End would be recognized by each fëa as wholly satisfying (at the least). Probably it would contain joys unforeseeable. But they remained in the belief that it would remain in intelligible relation with their present nature and desires, proceed from them, and include them."

Ibid .

"la confiance en Eru, dans le fait que, quoi qu'Il ait imaginé au-delà de la Fin, ce serait reconnu par chaque fëa comme entièrement satisfaisant (au moins). Probablement y aurait-il de la joie imprévisible. Mais ils continuèrent à croire que cela resterait en relation intelligible avec leur nature présente et leurs désirs, découlerait d'eux et les incluerait."

Ibid .

IV. La tradition "athrabethine"

L'Athrabeth est un texte traitant essentiellement de la dialectique mortalité - immortalité à travers deux personnages du Légendaire, le Roi philosophe elfe Finrod et la Sage humaine Andreth.

Dans le cadre de cette discussion, Finrod, s'appesantant sur le destin des Elfes, en vient à aborder la fin d'Arda :

"Now none of us know, though the Valar may know, the future of Arda, or how long it is ordained to endure. But it will not endure for ever. It was made by Eru, but He is not in it. The One only has no limits. Arda, and Eä itself, must therefore be bounded."

Ibid .

"À l'heure actuelle aucun de nous ne sait, bien qu'il se peut que les Valar le connaissent, ce que sera l'avenir d'Arda, ou quel est le terme qui lui est assigné. Mais Arda ne durera pas éternellement. Elle fut faite par Eru, mais Il n'est pas en elle. Seul l'Unique n'a pas de limite. Arda, et Eä elle-même, doivent par conséquent être limitées."

Ibid .

Rétorquant à Andreth qui avançait que les Elfes, à l'inverse des Hommes, ne connaissaient pas la mort, Finrod expose l'angoisse elfe des Derniers Temps, la fameuse ombre devant eux, confirmant par là-même l'incertitude exposée dans le Silmarillion (cf. point I.) :

"You see us, the Quendi, still in the first ages of our being, and the end is far off. As maybe among you death may seem to a young man in his strength; save that we have long years of life and thought already behind us. But the end will come. That we all know. And then we must.die; we must perish utterly, it seems, for we belong to Arda (in hröa and fëa). And beyond that what? 'The going out to no return', as you say; 'the uttermost end, the irremediable loss'?

Our hunter is slow-footed, but he never loses the trail. Beyond the day when he shall blow the mort, we have no certainty, no knowledge. And no one speaks to us of hope.'"

Ibid .

"Tu nous vois, nous les Quendi, encore dans les premiers âges de notre existence, et la fin est lointaine. Peut-être telle que parmi vous la mort peut sembler à un homme jeune au sommet de sa force; excepté que nous avons déjà de longues années de vie et de réflexion derrière nous. Mais la fin viendra. Cela, nous le savons tous. Et alors nous devrons mourir; nous devrons périr en fin de compte, apparemment, car nous appartenons à Arda (en hröa et en fëa). Et quoi après ça ? 'Le départ sans retour', comme tu dis; 'la fin ultime, la perte irrémédiable' ?

Notre chasseur avance lentement, mais il ne perd jamais la trace. Au-delà du jour où il sonnera l'hallali, nous n'avons ni certitude ni connaissance. Et personne ne nous parle d'espoir."

Ibid .

Se basant ensuite sur les croyances des Hommes au sujet de leur immortalité initiale (cf. HoMe X, Morgoth's Ring, "Athrabeth Finrod ah Andreth - The Tale of Adanel"), alliant une immortalité de la fëa et de la hröa humaines, Finrod en conclut :

"Then this must surely follow: the fëa when it departs must take with it the hröa. And what can this mean unless it be that the fëa shall have the power to uplift the hröa, as its eternal spouse and companion, into an endurance everlasting beyond Eä, and beyond Time? Thus would Arda, or part thereof, be healed not only of the taint of Melkor, but released even from the limits that were set for it in the "Vision of Eru" of which the Valar speak.

Therefore I say that if this can be believed, then mighty indeed under Eru were Men made in their beginning; and dreadful beyond all other calamities was the change in their state. [...]

This then, I propound, was the errand of Men, not the followers, but the heirs and fulfillers of all: to heal the Marring of Arda, already foreshadowed before their devising; and to do more, as agents of the magnificence of Eru: to enlarge the Music and surpass the Vision of the World!"

Ibid .

"Alors ceci doit sûrement s'ensuivre : la fëa quand elle s'en va doit prendre avec elle la hröa, son éternelle épouse et compagne, pour une éternité au-delà d'Eä, et au-delà du Temps ? Ainsi Arda, ou une part d'elle, serait-elle non seulement guérie de la souillure de Melkor, mais aussi libérée des limites qui lui furent imposées dans la 'Vision d'Eru' dont parlent les Valar.

C'est pourquoi j'affirme que si l'on peut croire en cela, alors puissants en effet sous Eru les Hommes furent-ils faits à leur commencement; et abominable au-delà de toute calamité fut le changement de leur état. [...]

Ceci alors, je propose, était la mission des Hommes, non pas les suivants, mais les héritiers et réalisateurs de tout : remédier au Marrissement d'Arda, déjà annoncé avant leur conception; et faire plus, en tant qu'agents de la magnificence d'Eru : élargir la Musique et surpasser la Vision du Monde !"

Ibid .

Finrod en vient donc à percevoir les Hommes comme agents de la Guérison d'Arda qui adviendra à la fin des temps. Ensuite, Finrod se demandant s'il était possible que les Valar n'aient pas entendu la Grande Musique jusqu'à son terme, ou qu'Eru la leur ait cachée, Andreth l'interroge sur ce que serait cette fin. S'ensuit cette réponse de Finrod, empreinte d'Estel :

"'Ah, wise lady!' said Finrod. 'I am an Elda, and again I was thinking of my own people. But nay, of all the Children of Eru. I was thinking that by the Second Children we might have been delivered from death. For ever as we spoke of death being a division of the united, I thought in my heart of a death that is not so: but the ending together of both. For that is what lies before us, so far as our reason could see: the completion of Arda and its end, and therefore also of us children of Arda; the end when all the long lives of the Elves shall be wholly in the past.

And then suddenly I beheld as a vision Arda Remade; and there the Eldar completed but not ended could abide in the present for ever, and there walk, maybe, with the Children of Men, their deliverers, and sing to them such songs as, even in the Bliss beyond bliss, should make the green valleys ring and the everlasting mountain-tops to throb like harps.'"

Ibid .

"'Ah, sage dame !' dit Finrod. 'Je suis un Elda, et à nouveau je pensais à mon propre peuple. Mais non à tous les Enfants d'Eru. Je pensais que par les Seconds Nés nous pourrions être délivrés de la mort. Car à chaque fois que nous parlions de la mort en tant que division des éléments unis, je pensais en mon cœur à une mort différente : la fin à la fois des deux éléments. Car c'est ce qui nous attend, aussi loin que notre raison puisse voir : l'achèvement d'Arda et sa fin, et par conséquent la nôtre, enfants d'Arda; la fin lorsque les longues vies des Elfes appartiendront entièrement au passé.

Et alors soudainement j'ai eu une vision d'Arda Refaite; et là les Eldar achevés mais non arrivés à leur terme pourraient résider à jamais dans le présent, et là pourraient-ils marcher, peut-être, avec les Enfants de la Félicité d'au-delà la félicité, et feraient sonner les vertes vallées et vibrer comme des harpes les sommets des montagnes éternelles.'"

Ibid .

Mais cette conclusion se base sur l'immortalité initiale supposée des Hommes. Par conséquent, les Hommes, dorénavant mortels, ne peuvent plus être les seuls agents de la Guérison d'Arda, et un agent extérieur devient nécessaire. Des sages humains, dits de l'Espoir ancien, avancent une réponse quant à l'identité de cet agent extérieur :

"'They say,' answered Andreth: 'they say that the One will himself enter into Arda, and heal Men and all the Marring from the beginning to the end. This they say also, or they feign, is a rumour that has come down through years uncounted, even from the days of our undoing.'"

Ibid .

"'Ils disent,' répondit Andreth : 'ils disent que l'Unique lui-même entrera en Arda, et guérira les Hommes et tout le Marrissement du début à la fin. Ils disent également, ou ils s'imaginent, que c'est là une rumeur qui est venue des années innombrables, du jour même de notre blessure.'"

Ibid .

Telle est la réponse de l'Athrabeth à la question de la fin des temps : la Guérison d'Arda par Eru lui-même, descendu en Arda, et par les Hommes en tant que co-agents. Combinaison que Tolkien, dans son Commentaire de l'Athrabeth, laisse entrevoir de la manière suivante :

"Since Finrod had already guessed that the redemptive function was originally specially assigned to Men, he probably proceeded to the expectation that 'the coming of Eru', if it took place, would be specially and primarily concerned with Men: that is to an imaginative guess or vision that Eru would come incarnated in human form. This, however, does not appear in the Athrabeth."

Ibid .

"Vu que Finrod avait déjà deviné que la fonction rédemptive était originellement spécialement assignée aux Hommes, il en est probablement arrivé à l'attente que 'la venue d'Eru', si elle avait lieu, concernerait spécialement et de prime abord les Hommes : ce qui est une conjecture ou une vision imaginative du fait qu'Eru viendrait incarné sous forme humaine. Ceci, cependant, n'apparaît pas dans l'Athrabeth."

Ibid .

V. La tradition ténébreuse

Est appelée "tradition ténébreuse" la dernière tradition rencontrée, en raison de son ou de ses initiateur(s) : Morgoth et/ou Sauron.

La trace la plus évidente de cette tradition se retrouve dans Le Seigneur des Anneaux, plus précisément dans l'incantation prononcée par l'Être des Galgals à l’encontre de Sam, Merry et Pippin :

Cold be hand and heart and bone,

and cold be sleep under stone:

never more to wake on stony bed,

never, till the Sun fails and the Moon is dead.

In the black wind the stars shall die,

and still on gold here let them lie,

till the dark lord lifts his hand

over dead sea and withered land.

The Lord of the Rings , Book I, Chapter 8.

Froids soient la main et le cœur et les os,

Et froid soit le sommeil sous la pierre :

Pour ne plus jamais s'éveiller sur son lit pierreux,

Jamais jusqu'à ce que le soleil fasse défaut et que la lune soit morte.

Dans le vent noir les étoiles mourront,

Et encore sur l'or qu'ils restent gisant

Jusqu'à ce que le seigneur ténébreux lève sa main

Sur la mer morte et la terre desséchée.

Le Seigneur des Anneaux , Livre I, Chapitre 8.

Cette incantation, par son phrasé et par les événements qu'elle comporte (destruction du soleil et de la lune), fait directement contrepoids à la Seconde Prophétie de Mandos : les événements sont les mêmes, mais la victoire semble avoir changé de camp ("semble", car l'issue finale n’est pas mentionnée). Sa présence dans Le Seigneur des Anneaux même nous semble en outre renforcer l'idée selon laquelle Tolkien n'abandonna pas la Seconde Prophétie de Mandos (voir Point II.) : Tolkien accordait en effet une importance particulière à ses textes publiés.

Cette tradition trouve un écho plus lointain chez d'autres serviteurs du Seigneur Ténébreux, les Orcs, dans le serment que Thû (le futur Sauron) leur rappelle :

Death to light, to law, to love !

Cursed be moon and stars above !

May darkness everlasting old

that waits outside in surges cold

drown Manwë, Varda, and the sun !

May all in hatred be begun,

and all in evil ended be,

in the moaning of the endless Sea !

HoMe III, The Lays of Beleriand, "The Lay of Leithian".

Le jour à mort, la loi, à mort l'amour !

Maudites la lune et l'étoile !

Que l'obscurité de son voile

qui attend dehors dans le froid

Manwë, Varda et soleil noie !

Que tout commence dans la haine

et s'achève dans le mal

dans le gémissement amer

des lointains sans fin de la Mer !

HoMe III, Les lais du Beleriand, "Le lai de Leithian".

Cette tradition présente néanmoins une particularité par rapport aux trois autres, en ce que son initiateur, qu'il s'agisse de Morgoth lui-même, ou, plus probablement, de Sauron, dans les deux cas des Ainur, ne peut pas y croire. En effet, l’aboutissement de cette prophétie, la victoire du Seigneur Ténébreux, ne peut être tenue pour vraie par un Ainu, quel qu'il soit : les Ainur ont en effet connu Eru directement, ainsi que Ses mots à Melkor lors de la Grande Musique. Il s'agit donc d'un mensonge, une des tromperies favorites du Seigneur Ténébreux.

Le fait que cette tradition survive jusqu'à la fin du Troisième Âge, avec l'incantation de l'Être des Galgals, pointe directement vers Sauron. Faire croire en une victoire finale du Seigneur Ténébreux n'est en effet pas sans rappeler le culte morgothique que Sauron implanta en Númenor (ainsi qu'en Terre du Milieu), pour servir ses propres desseins.

To wean one of the God-fearing from their allegiance it is best to propound another unseen object of allegiance and another hope of benefits; propound to him a Lord who will sanction what he desires and not forbid it. Sauron, apparently a defeated rival for world-power, now a mere hostage, can hardly propound himself; but as the former servant and disciple of Melkor, the worship of Melkor will raise him from hostage to high priest.

HoMe X, Morgoth’s Ring, "Myths Transformed", Text VII.

Pour sevrer quelqu'un qui craint Dieu de son allégeance, il vaut mieux lui proposer un autre objet d'allégeance, invisible, et un autre espoir de profit; lui proposer un Seigneur qui sanctionnera ses désirs et ne lui interdira pas. Sauron, apparemment un rival vaincu pour la domination du monde, et désormais un simple otage, ne peut que difficilement se proposer lui-même; mais en tant qu'ancien serviteur et disciple de Melkor, le culte de Melkor l'élèvera du statut d'otage à celui de grand prêtre.

HoMe X, L'Anneau de Morgoth, "Mythes transformés", Texte VII - traduction libre d'Olofántur.

Conclusion

Derrière les silences du Silmarillion se cachent donc plusieurs traditions apocalyptiques ardarines. Si on laisse de côté la (non) tradition elfe, il nous reste donc la tradition númenóréenne et la tradition "athrabethine" et la (mensongère) tradition ténébreuse, deux traditions qui ont été préservées et transmises par Númenor.

Ces deux traditions peuvent se révéler intéressantes si l'on se penche sur elles d'un point de vue externe; l'on pressent en effet qu'en elles se reflètent ce que le tolkienologue Michaël Devaux appelle les deux parfums, présents dans tout le Conte d'Arda : un premier parfum, anglo-saxon, voire nordique et donc païen, qui ressort de la tradition númenóréenne, et un second parfum, catholique, qui transparaît de la tradition "athrabethine". Ce pressentiment gagnerait à être vérifié par une étude approfondie des sources de ces deux textes, étude dont l'auteur de la présente synthèse préfère laisser le soin à d'autres.

Bibliographie

  • J.R.R. Tolkien , The Lord of the Rings, "The Fellowship of the Ring", HarperCollins, Londres, 1994.
  • J.R.R. Tolkien , The Silmarillion (ed. Chr. Tolkien), HarperCollins, Londres, 1999.
  • J.R.R. Tolkien , Unfinished Tales (ed. Chr. Tolkien), HarperCollins, Londres, 1998.
  • J.R.R. Tolkien , The History of Middle-earth – The Lays of Beleriand (ed. Chr. Tolkien), vol. III, HarperCollins, Londres, 2002.
  • J.R.R. Tolkien , The History of Middle-earth – The Lost Road ans other writings (ed. Chr. Tolkien), vol. V, HarperCollins, Londres, 2002.
  • J.R.R. Tolkien , The History of Middle-earth – Morgoth’s Ring (ed. Chr. Tolkien), vol. X, HarperCollins, Londres, 2002.
  • J.R.R. Tolkien , The History of Middle-earth – The War of the Jewels (ed. Chr. Tolkien), vol. XI, HarperCollins, Londres, 2002.
  • J.R.R. Tolkien , The History of Middle-earth – The Peoples of Middle-earth (ed. Chr. Tolkien), HarperCollins, Londres, 2002.

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  1. En attendant la fin des temps, les Nains croyaient " qu'Aulë s'occupe d'eux et les rassemble en Mandos, dans des halls préparés pour eux à l'écart, et qu'ils attendent là, non dans le désœuvrement mais dans la pratique d'arts, et dans l'apprentissage d'un savoir encore plus profond" (HoMe XI, Later Quenta Silmarillion, chapitre 13).
  2. La fin des temps marquera également la fin de la réclusion de certains Hommes, à savoir Ar-Pharazôn et ses guerriers qui posèrent les pieds sur le sol d'Aman, et qui furent enfermés dans les Cavernes de l'Oubli.
  3. Ce qu'il fit également et de manière générale dans les textes qu'il eut le temps de revoir à cet égard. Du reste, ce remplacement a fait partie de la politique éditoriale de Christopher Tolkien par rapport aux textes qu'il a utilisés pour composer Le Silmarillion, et qui contenaient encore le mot "dieux".
  4. La question est même plus large, en ce que des références à Dagor Dagorath apparaissent dans d'autres textes contemporains, voire postérieurs, à son prétendu abandon : "Les Istari" (1954), "Myths Transformed", texte VII (deuxième moitié des années cinquante), "Concerning the Dwarves" (révision de +/- 1958), "The Problem of Ros" (+/- 1968). Ce dernier texte est intéressant en ce qu'il attribue à Andreth, une Sage du Peuple de Bëor, une prophécie sur le retour de Túrin lors de la Dernière Bataille, où il tuera Ancalagon, le dragon ailé.