ENSEIGNEMENTS DE PENGOLOĐ
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XIV. DANGWETH PENGOLOĐ

Cette œuvre, exemple et trace de l’instruction d’Ælfwine le Marin par Pengoloð le Sage de Gondolin, existe sous deux formes : la première (« A »), un texte bien clair avec (à part une exception majeure, voir note 6) très peu de modifications effectuées soit au cours de la rédaction, soit subséquemment, et la seconde (« B »), un superbe manuscrit enluminé dont la première page est reproduite en frontispice de ce livre. Cette dernière, avec le court texte Du Lembas, était enveloppée dans un journal du 5 janvier 1960, sur lequel mon père écrivit : « Deux éléments du savoir de Pengoloð », et aussi « Danbeth à une question. Comment / Pourquoi la langue elfe changeait-elle ? Origine du Lembas. » Sur un dossier cartonné contenant le journal, il écrivit : « Éléments de Pengoloð. § Manen lambë Quendion ahyanë Comment la langue des Elfes changeait-elle ? § Mana i∙coimas Eldaron Qu’est-ce que le « coimas » des Eldar ? »
Au-dessus du gw de Dangweth, sur le manuscrit enluminé, il crayonna légèrement b; mais sur un bout de papier isolé trouvé avec les deux textes figurent quelques notes dont les suivantes sont claires : « Garder Dangweth 'réponse' séparé de –beth = peth 'mot' »; « √gweth 'rapporter, rendre compte de, informer de choses inconnues ou que l’on désire connaître' »; et « Ndangwetha S[indarin] Dangweth ».
Le Dangweth Pengoloð ne peut être antérieur à 1951, tandis que, d’après la date du journal (sur lequel figure une référence aux deux textes), il ne peut être postérieur à la fin 1959. Je serais plus enclin à le placer plus tôt que plus tard dans la décennie; le second manuscrit B doit peut-être être associé aux belles pages manuscrites du Récit des Ans du Premier Âge (voir X.49), dont l’une est reproduite en frontispice de L'Anneau de Morgoth.
La version B suit A de très près, en effet, pour la majeure partie (ce qui est probablement une indication de leur proximité dans le temps) : des modifications très mineures dispersées (de petits changements dans l’ordre des mots et des altérations occasionnelles de vocabulaire), accompagnées de très peu de différences plus significatives (voir les notes à la fin du texte). Qu’il s’agissait d’une œuvre d’importance pour mon père est manifeste, d’après sa deuxième rédaction en un manuscrit d’une telle élégance; et un aspect de sa pensée ici, au regard de l’introduction consciente de changement par les Eldar sur la base d’une compréhension de la structure phonologique de leur langue dans son ensemble, réapparaîtrait des années plus tard dans Le Schibboleth de Fëanor (voir p. 332 et note 3 au présent essai).
Le texte qui suit est bien sûr celui de la version B, avec modification de quelques points de ponctuation, pour plus de clarté.

Dangweth Pengoloð

La réponse de Pengoloð
à Ælfwine qui lui demandait comment il advint que les langues
des Elfes changèrent et furent séparées

À présent tu m’interroges, Ælfwine, au sujet des langues des Elfes, disant que tu t’étonnes beaucoup de découvrir qu’elles sont nombreuses, apparentées en effet, et se ressemblant pourtant peu; car, voyant qu’ils ne meurent pas et que leurs souvenirs remontent à des âges depuis longtemps révolus, tu ne comprends pas pourquoi l’entierté de la race des Quendi n’a pas maintenu la langue qu’ils avaient jadis en commun, encore unique et identique dans tous leurs clans. Mais vois ! Ælfwine, en Eä, toute chose change, même les Valar; car en Eä percevons-nous le déploiement d’une Histoire dans le déploiement : comme un homme peut lire un grand livre, et lorsqu’il est terminé, il est complet et entier dans son esprit, en fonction de sa mesure. Alors, il perçoit enfin que quelques belles choses qui longtemps subsistèrent : comme une montagne ou une rivière de renom, un royaume, ou une grande cité; ou encore un être puissant, comme un roi, ou un créateur, ou une femme belle et majestueuse, ou même l’un, peut-être, des Seigneurs de l’Ouest : que chacun d'entre eux représente, sinon rien, tout ce qui est dit de lui, du début même jusqu’à la fin. De la source dans les montagnes aux bouches de la mer, tout est Sirion; et de son premier jaillissement même à sa disparition lorsque la région fut brisée lors de la grande bataille, cela aussi est Sirion, et rien de moins. Bien que nous, qui sommes positionnés pour contempler la grande Histoire, lisant ligne par ligne, puissions parler du fleuve, évoluant comme il coule et s’enfle, ou mourant comme il se déverse ou est dévoré par la mer. Oui, même depuis sa première venue en Eä du côté d’Ilúvatar, et depuis le jeune seigneur des Valar, dans la blanche colère de sa bataille contre Melkor jusqu’au silencieux roi des années innombrables, qui siège sur les hauteurs évanouies d’Oiolosse et regarde mais ne parle plus : tout cela est celui que nous nommons Manwë.
À présent, en vérité, un grand arbre peut survivre à de nombreux Hommes, et peut se souvenir de la graine dont il provint avant que tous les Hommes qui maintenant marchent sur Terre ne fussent déjà nés, mais l’écorce sur laquelle tu poses ta main, et les feuilles qui t’ombragent, ne sont pas telles que fut cette graine, ni telles que sera le bois sec qui pourrit dans la moisissure ou disparaît dans les flammes. Et il y a d’autres arbres qui restent, chacun différent par la croissance et la forme, selon les aléas de leur vie, bien que tous apparentés, rejetons d’un unique arbre encore plus vieux, et par conséquent issus d’une seule graine de jadis.1 Immortels, en Eä, sont les Eldar, mais, étant donné que, même comme les Hommes, ils résident dans des formes qui viennent d’Eä, ils ne sont pas moins immuables que les grands arbres, ni dans les formes qu’ils habitent, ni dans les choses qu’ils désirent ou réalisent au moyen de ces formes. Pourquoi ne devraient-ils pas alors changer dans le verbe, dont une part est effectuée avec des langues et reçue par des oreilles ?
Il a été dit par certains de nos savants que, en ce qui concerne les Hommes, leurs aînés enseignent à leurs enfants leur langue et ensuite bientôt disparaissent, de telle sorte que leurs voix ne sont plus entendues, et que les enfants n’ont rien pour se rappeler la langue de leur jeunesse, excepté leurs propres souvenirs nébuleux : raison pour laquelle, à chaque brève génération d’Hommes, le changement peut être rapide et effréné. Mais cette question me paraît moins simple. Faibles en effet peuvent être les mémoires des Hommes, mais je te dis, Ælfwine, que, quand bien même ta mémoire de ta propre existence serait aussi limpide que celle du plus sage des Eldar, ta langue changerait encore dans les courtes limites de ta vie, et vivrais-tu la vie des Elfes, elle changerait plus, jusqu’à ce que, te retournant, tu perçoives que, durant ta jeunesse, tu parlais une langue étrangère.
Car les Hommes échangent et leurs anciens mots pour des nouveaux, et leur ancienne façon de parler pour une autre, durant leurs propres vies, et pas seulement lors du premier apprentissage de la langue; et ce changement vient avant tout de la propension même d'Eä au changement; ou, si tu veux, de la nature du langage, qui n’est pleinement vivant que quand il naît, mais quand l’union de la pensée et du son s’enfonce dans un usage ancien, et que les deux ne sont plus perçus séparément, alors le mot est déjà mourant et triste,2 le son attendant une nouvelle pensée, et la pensée avide d’une parrure sonore nouvellement modelée.
Mais à la propension d'Eä au changement, à la lassitude de l’immuable, au renouvellement de l’union : à ces trois-ci, qui sont un, les Eldar sont aussi soumis, à leur mesure. Toutefois, ils diffèrent des Hommes en ceci qu’ils sont encore plus conscients des mots qu’ils prononcent. Comme un orfèvre peut rester plus conscient que d’autres des couverts et de la vaisselle qu’il utilise tous les jours à sa table, ou un tisserand de la texture de ses vêtements. Pourtant ceci provoque le changement parmi les Eldar plutôt que la stabilité; car les Eldar, étant doués et avides d’art, créeront volontiers des choses nouvelles, à la fois pour le plaisir de les contempler, ou de les entendre, ou de les sentir, ou pour l’usage quotidien : qu’il s’agisse de vaisselle, ou de vêtements, ou de langue.
Un Homme peut en effet changer sa cuillère ou sa tasse à son gré, et n’a besoin de demander à personne de le conseiller ou de suivre son choix. Il en va autrement en effet des mots ou des modes et des constructions du langage. Laisse-le réfléchir à un nouveau mot, aussi frais et beau qu’il soit à son cœur, il lui servira peu dans la conversation, jusqu’à ce que d’autres hommes soient du même avis ou reçoivent son invention. Mais parmi les Eldar, il se trouve de nombreuses oreilles rapides et de nombreux esprits subtils pour entendre et apprécier de telles inventions, et bien que nombreux soient les motifs et les constructions ainsi réalisés qui se révèlent à la fin seulement plaisants pour quelques-uns, ou pour un seul, de nombreux autres sont accueillis et passent rapidement de bouche en bouche, avec rires ou plaisir ou en pensée solennelle – comme peut-être une nouvelle plaisanterie ou une parole de sagesse nouvellement trouvée se répandraient parmi les hommes à l’esprit plus brillant. Car pour les Eldar, la création du langage est le plus vieux des arts, et le plus aimé.
C’est pourquoi, Ælfwine, je te dis : alors que le changement qui passe longtemps inaperçu, comme la croissance d’un arbre, fut en effet lent jadis en Aman avant le Lever de la Lune, et même en Terre du Milieu sous le Sommeil de Yavanna, bien plus lent qu’il ne l’est à présent chez les Hommes, chez les Eldar, cette stabilité fut pourtant compensée par les changements qui viennent de la volonté et de la création : dont de nombreux diffèrent en effet peu en apparence extérieure de ceux de croissance involontaire. Ainsi les Eldar changèrent-ils les sons de leur langue, par moments, pour d’autres sons qui leur semblaient plus plaisants, ou qui étaient au moins nouveaux. Mais ceci, ils ne l’auraient pas fait au hasard. Car les Eldar connaissent leur langue, non seulement mot par mot, mais en tant que tout : ils savent, alors même qu’ils parlent, non seulement de quels sons est tissé ce mot qu’ils sont en train de prononcer, mais aussi de quels sons et de quels motifs sonores se composait leur langue entière à une époque.*3 Par conséquent, nul parmi les Eldar ne changerait les sons d’un mot seul, mais changerait plutôt un son à travers toute la structure de sa langue; tout comme nul n’incorporerait dans un mot seul un son ou une union de sons qui n’auraient pas été présents auparavant, mais remplacerait un ancien son par le nouveau dans tous les mots qui le contenaient – ou si ce n'est dans tous, alors dans un nombre sélectionné selon leurs formes et d’autres éléments, comme il est guidé par le nouveau motif qu’il a à l’esprit. Tout comme un tisserand pourrait changer un fil rouge pour un bleu, soit à travers tout son tissu, soit dans certaines de ses parties telles que convenant au nouveau motif, mais pas de manière aléatoire ici ou là, ni seulement dans un coin.4
Et vois ! Ælfwine, ces changements diffèrent peu des changements semblables qui surviennent dans les langues des Hommes avec le passage du temps. À présent, pour ce qui est des Eldar, nous savons que de telles choses furent effectuées jadis par choix, entièrement volontairement, et les noms de ceux qui créèrent de nouveaux mots ou initièrent de grands changements sont pourtant souvent conservés. Raison pour laquelle les Eldar ne croient pas que, en vérité, les changements au sein des langues des Hommes soient entièrement involontaires; car comment donc, disent-ils, se fait-il que l’ordre et l’harmonie soient souvent perçus dans de tels changements ? ou l’habileté à la fois dans les motifs qui sont remplacés et dans les nouveaux qui leur succèdent ? Et d’aucuns répondent que les esprits des Hommes sont à moitié endormis : ce par quoi ils ne veulent pas dire que la partie dont les Hommes sont inconscients et dont ils ne peuvent rendre compte sommeille, mais que c’est le cas de l’autre partie. D’autres, percevant qu’en rien les Hommes, et en particulier ceux de l’Ouest,5 ne ressemblent de si près au Eldar que dans le langage, répondent que l’enseignement que les Hommes reçurent des Elfes dans leur jeunesse est toujours à l’œuvre, comme une graine dans l’obscurité. Mais en tout ceci, ils s’égarent peut-être, Ælfwine, car, en dépit de tout leur savoir, moins que toute autre chose connaissent-ils les esprits des Hommes, ou les comprennent-ils.6
Et pour parler de mémoire, Ælfwine : eu égard aux Elfes – car je ne sais pas ce qu’il en est des Hommes – ce que nous appelons le coirëa quenya, la langue vivante, est la langue à travers laquelle nous pensons et imaginons; car elle est à notre pensée ce que le corps est à notre esprit, croissant et changeant ensemble chaque jour de notre existence.7 Dans cette langue, donc, nous rendons immédiatement quoi que ce soit que nous nous rappelions du passé, de ce que nous avons entendu ou dit nous-mêmes. Si un Homme se souvient d’une chose qu’il a dite dans son enfance, se rappelle-t-il les accents de l’enfance qu’il utilisait à ce moment il y a longtemps ? Je ne sais pas. Mais certainement nous des Quendi ne le faisons pas. Nous pouvons en effet savoir comment des enfants non encore doués en langage, et comment les "accomplis", comme nous disons, parlaient en de lointaines époques, mais c’est une chose distincte des images de la mémoire de la vie, et il s’agit d’une question de savoir. Car nous possédons un grand savoir au sujet des langues d’antan, qu’il soit entreposé dans l’esprit ou dans des écrits; mais nous ne nous entendons pas parler à nouveau dans le passé excepté dans la langue qui habille notre pensée dans le présent. En vérité, il se peut que, dans le passé, nous parlions avec des étrangers dans une langue étrangère, et que nous nous souvenions de ce qui fut dit, mais pas de la langue qui fut utilisée. Du passé en effet, nous pouvons nous souvenir des sons d’une langue étrangère, comme nous le pouvons d’autres sons : le chant des oiseaux, ou le murmure de l’eau; mais ce n’est que dans un cri ou une courte phrase. Car si le discours était long ou le sujet subtil, alors nous l’habillons de la langue vivante de notre pensée présente, et si nous devions à présent le relater tel qu’il fut dit, nous devons le rendre à nouveau, comme s’il s’agissait d’un livre, dans cette autre langue – si elle est toujours préservée dans le savoir appris. Et même ainsi, ce sont les voix étrangères que nous entendons utiliser des mots dans notre mémoire, rarement nous-mêmes – ou, pour parler de moi-même, jamais. Il est en effet vrai que les Eldar apprennent volontiers à utiliser d’autres langues avec habileté, et sont lents à oublier quoi que ce soit qu’ils aient appris, mais celles-ci restent telles qu’elles furent apprises, comme si elles étaient écrites dans les pages immuables d’un livre;**8 alors que le coirëa quenya, la langue de la pensée, croît et vit en son sein, et chaque nouvelle étape recouvre celles qui vinrent avant, comme le gland et l’arbrisseau sont cachés dans l’arbre.
C’est pourquoi, Ælfwine, si tu veux bien considérer tout ce que je t’ai dit en ce moment , non seulement ce qui est clairement exprimé, mais aussi tout ce qui y est à découvrir par la pensée, tu comprendras à présent que, bien que plus volontairement, bien que plus lentement, les langues des Quendi changent d’une manière semblable aux changements des langues mortelles. Et que, si l’un des Eldar survit peut-être aux aléas de cinquante mille de vos années, alors, la langue de son enfance sera séparée de la langue de son présent, comme peut-être la langue d’une cité ou d’un royaume des Hommes sera séparée dans les jours de leur majesté de la langue de ceux qui les fondèrent jadis.
En ce dernier point aussi, nos races sont semblables. Pour supérieur que soit l’art des Quendi de modeler les choses selon leur volonté et leur plaisir, et de triompher des aléas d’Eä, ils ne sont pourtant pas comme les Valar, et au regard de la puissance du Monde et de son destin, ils ne sont que faibles et petits. Par conséquent, pour eux aussi la séparation est-elle la séparation, et les amis et parents qui sont au loin demeurent au loin. Pas même les Pierres de Vision des artisans d’antan ne pouvaient unir ceux qui étaient séparés, et elles étaient peu nombreuses, de même que les maîtres qui pouvaient les fabriquer. Par conséquent le changement, volontaire ou involontaire, ne fut pas partagé, même de longs âges en arrière, et il ne se produisit pas de manière similaire, excepté parmi ceux qui se rencontraient souvent et conversaient dans le labeur et l’hilarité. Ainsi, plus rapidement ou plus lentement, pourtant toujours inévitablement, les clans lointainement séparés des Quendi furent aussi séparés par la langue : les Avari des Eldar; et les Teleri des autres Eldar; et les Sindar, qui demeurèrent en Terre du Milieu, des Teleri qui arrivèrent enfin en Aman. Et ainsi en va-t-il encore en Terre du Milieu.
Il y a pourtant longtemps, Ælfwine, depuis que l’apparence du Monde fut changée; et nous qui demeurons à présent dans l’Ancien Ouest, nous sommes retirés des cercles du Monde, et dans la mémoire réside la majeure partie de notre existence : de telle sorte qu’à présent, nous préservons plus que nous ne créons. C’est pourquoi, bien que même en Aman – au-delà des cercles d’Arda, pourtant toujours en Eä – le changement continue toujours, jusqu’à la Fin, qu’il soit lent au-delà de toute perception excepté dans les âges du temps, néanmoins ici en Eressëa, enfin nos langues sont-elles stables; et ici, par delà une large mer d’années, nous parlons à présent toujours peu différemment de ce que nous le faisions – et aussi ceux qui périrent – lors des guerres du Beleriand, quand le Soleil était jeune.

Sin Quente Quendingoldo
Elendilenna

Note :
  • [note de bas de page] Et ceux-ci sont pour la plupart peu nombreux, car les Eldar, étant doués en art, ne sont pas gaspilleurs ou prodigues pour de simples raisons, admirant dans une langue l’emploi habile et harmonieux de quelques sonorités bien équilibrées, plutôt que la profusion mal ordonnée.
  • [note de bas de page] Excepté seulement dans le cas étrange d’apprentissage par un peuple entier d’une langue étrangère, que, par après, ils reprennent dans l’usage vivant et quotidien, qui alors changera et grandira avec eux, mais leur propre langue disparaît ou devient un sujet de savoir. Ceci est arrivé une seule fois dans l’histoire de l’Eldalië, lorsque les Exilés adoptèrent le langage du Beleriand, la langue sindarine, et que le noldorin fut préservé parmi eux en tant que langue du savoir.
  1. La fin de cette phrase, à partir de « rejetons d’un unique arbre encore plus vieux », ne figure pas dans la version A.
  2. « mourant ou mort » A.
  3. Dans la note au Schibboleth de Fëanor que j'ai omise (p. 339), mon père écrivait :
    Les Eldar avaient une compréhension instinctive de la structure et du système sonore de leur langue dans son ensemble, et ceci était accru par l’instruction; car, dans un sens, toutes les langues eldarines étaient des langues « inventées », des formes artistiques, non seulement héritées mais aussi un matériel engageant l’intérêt actif de leurs utilisateurs et stimulant consciemment leurs propres goût et inventivité. Cet aspect était manifestement toujours proéminent en Valinor; bien qu’en Terre du Milieu, il eût disparu, et que le développement du sindarin fût devenu, longtemps avant l’arrivée des exilés ñoldorins, principalement le produit de changements inaperçus, comme pour les langues des Hommes.
  4. La version A comporte ici une note de bas de page omise en B :
    Ainsi fut-il que, lorsque le nom Banyai de jadis fut changé en Vanyar, ceci ne fut fait que parce que le son b avait été changé en v à travers toute la langue (excepté dans certaines séquences) – et ce changement, est-il rapporté, commença parmi les Vanyar; alors que, de l’aveu de beaucoup, le nouveau motif du r fut incorporé et utilisé dans tous les mots d’une certaine forme – et ceci, dit-on, fut initié parmi les Noldor.
  5. Namely [NdTr : mot traduit par « en particulier »] est utilisé ici dans le sens perdu depuis longtemps du mot, « en particulier, par dessus tout ». La phrase est absente en A, qui se lit simplement « Ou certains répondent que l’enseignement … ».
  6. Ici, la version A, telle qu’originellement écrite, se poursuit immédiatement par les paragraphes concluant le Dangweth, à partir de « Mais, en ce point au moins, nos races sont semblables … » (p. 400) jusqu’à sa fin, aux mots « nous parlons à présent peu différemment de ce qu’ils le faisaient, eux qui combattirent en Beleriand, quand le Soleil était jeune. » Ces paragraphes furent barrés, et tout le sujet intermédiaire (de « Et pour parler de mémoire, Ælfwine … ») introduit, avant qu’ils ne fussent à nouveau atteints, quelque peu changés en expression mais pas en contenu, et à présent virtuellement identiques à la forme de la version B.
  7. Cette phrase, à partir de « car elle est à notre pensée … », est absente en A.
  8. La note de bas de page ici est absente en A.

XV. DU LEMBAS

Pour l’association de cette brève œuvre, existant dans un seul manuscrit, au Dangweth Pengoloð, voir p. 395. Il s’agit d’un texte de deux pages écrit avec finesse, de style semblable à celui du beau manuscrit du Dangweth, qu’il accompagne, mais pas de la même qualité, et sur du papier fin. Mon père introduisit à son début quelques enluminures au stylo à bille rouge, et avec le même stylo, il écrivit en haut de la première page, au-dessus du titre Du Lembas : « Mana i∙coimas i∙Eldaron ? » maquente Elendil (la même question qui apparaît sur le dossier cartonné contenant les deux textes, p. 395). Au même moment, il ajouta des guillemets au début et à la fin du texte, montrant qu’il s’agissait de la réponse de Pengoloð à la question d’Ælfwine, « Qu’est ce que le coimas des Eldar ? » Il paraît possible que ces ajouts au stylo à bille aient été effectués ultérieurement, pour faire du texte un compagnon du Dangweth; mais il n’y a en tout cas aucun signe de date, au-delà des limites de 1951 et 1959 (p. 395).

Du Lembas

« Cette nourriture, seuls les Eldar savaient la préparer. Elle était préparée pour le réconfort de ceux qui avaient besoin d’effectuer un long voyage dans la nature, ou celui du blessé dont la vie était en péril. Seuls ceux-ci étaient autorisés à l’utiliser. Les Eldar ne les donnaient pas aux Hommes, excepté à quelques-uns qu’ils aimaient, s’ils étaient en grand besoin.***
Les Eldar disent qu’ils reçurent pour la première fois cet aliment des Valar au commencement de leurs jours, durant le Grand Voyage. Car il était fait d’une espèce de grain que Yavanna cultivait dans les champs d’Aman, et elle leur en envoya par l’intermédiaire d’Oromë pour leur secours durant la longue marche.
Étant donné qu’il venait de Yavanna, la reine, ou la plus éminente des femmes elfes de tout peuple, grand ou petit, détenait la garde et le don du lembas, raison pour laquelle elle était appelée massánie ou besain : la Dame, ou pourvoyeuse de pain.9
À présent, ce grain contenait en lui la vie puissante d’Aman, qu’il pouvait transmettre à ceux qui avaient le besoin ou le droit d’utiliser ce pain. S’il était semé en toute saison, excepté durant les gelées, il germait bientôt et croissait rapidement, bien qu’il ne se développât point bien dans l’ombre des plantes de la Terre du Milieu, et n’endurât pas les vents qui venaient du nord, quand Morgoth y résidait. Autrement, il avait seulement besoin d’un peu de lumière pour mûrir; car il captait rapidement et multipliait toute la vigueur de toute lumière qui tombait sur lui.
Les Eldar le cultivaient dans des terres gardées et des clairières ensoleillées; et ils récoltaient ses grands épis dorés, un à un, à la main, et ne leur appliquait nulle lame de métal. Les blanches tiges étaient arrachées à la terre de la même manière, et tissées en paniers à grain10 pour l’entreposage du grain : ni ver ni rongeur ne toucherait cette paille brillante, et ni la pourriture ni la moisissure ni d’autres maux de la Terre du Milieu ne l’assaillait.
De l’épi à la gaufrette, nul n’était autorisé à traiter ce grain, excepté ces femmes elfes qui étaient appelées Yavannildi (ou par les Sindar Ivonwin),11 les demoiselles de Yavanna; et l’art de préparer le lembas, qu’elles apprirent des Valar, était un secret parmi elles, et l’est toujours resté. »

Lembas est le nom sindarin, et vient de la forme plus ancienne lenn-mbass « pain de voyage ». En quenya, il était le plus souvent nommé coimas, qui est « pain de vie ».12

Quente Quengoldo.

  • [note de bas de page] Ceci n’était pas fait par cupidité ou jalousie, bien que, à aucun moment en Terre du Milieu, il n’y eut de grande réserve de cet aliment; mais parce que les Eldar avaient reçu l’ordre de conserver ce don en leur propre pouvoir, et de ne pas le rendre commun aux habitants des terres mortelles. Car il est dit que, si des mortels mangent souvent de ce pain, ils deviennent las de leur mortalité, désirant demeurer parmi les Elfes, et enviant les champs d’Aman, où ils ne peuvent se rendre.
  1. Dans l’histoire de Túrin, il est dit à propos du don de Melian de lembas à Beleg l’Archer (Le Silmarillion, p. 202) qu’il était « enveloppé dans des feuilles d'argent et attaché par des liens dont les nœuds étaient scellés du sceau de la Reine, un cachet de cire blanche de la forme d'une fleur de Telperion. D'après les coutumes des Eldalië, il revenait à la Reine et à elle seule de garder ou de donner les lembas. Et Melian ne fit jamais à Túrin de faveur aussi grande, car jamais auparavant les Eldar n'avaient permis aux Humains de manger de ce pain et, par la suite, cela n'arriva que très rarement. »
            Avec « massánie ou besain », cf. l’entrée dans les Étymologies, V.372, radical MBAS « pétrir » : quenya masta, noldorin bast, « pain »; également les mots lembas, coimas, expliqués à la fin du présent texte comme « pain de voyage » et « pain de vie ». Au-dessus du ain de besain est légèrement crayonné oneth. sc. besoneth.
            En utilisant le mot Dame [NdTr : Lady dans la version originale] ici, mon père avait sans nul doute un œil sur son origine en vieil anglais hlæf-dī˘e, dont le premier élément est hlāf (anglais moderne loaf [NdTr : « pain »]) avec une voyelle changée, et le second un dérivé du radical dī˘g- « pétrir » (auquel dough [NdTr : « pâte »] est relié finalement); cf. lord [NdTr : « seigneur »], de hlāf-weard « gardien du pain ».
  2. Haulm [Ndtr : traduit ici par « tiges »] : les tiges des plantes cultivées, restant après que les épis ou les cosses ont été récoltés; corn-leeps [NdTr : traduit ici par « paniers à grain »] : leep (leap) est un vieux mot dialectal pour un panier (vieil anglais lēap).
  3. Ivonwin: la forme noldorine (i.e. ultérieurement, sindarine) Ivann pour Yavanna apparaît dans les Étymologies, V.399, radical YAB « fruit ».
  4. Ceci fut écrit en même temps que le reste du manuscrit, mais inscrit comme imprimé, et était exclu des guillemets ajoutés ultérieurement au corps du texte. Les mots Quente Quengoldo (« Ainsi parla Pengoloð ») appartiennent aussi à la période de rédaction.