AINULINDALË
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Traduit par Eru
AINULINDALË

Il apparaît clairement que lorsque Le Seigneur des Anneaux fut enfin achevé, mon père revint, avec une grande énergie, aux légendes des Jours Anciens. Il travaillait sur la nouvelle version du Lai de Leithian en 1950 (III.330) ; et il nota (V.294) qu'il avait révisé le Quenta Silmarillion jusqu'à la fin du conte de Beren et Luthien, le 10 mai 1951. La dernière page du Conte de Tuor postérieur, où le manuscrit se réduit à des notes, avant de finalement s'interrompre (Contes et Légendes Inachevés, p.56), est rédigée sur une page d'un agenda portant la date de septembre 1951, et le même agenda, avec des dates en septembre, octobre et novembre 1951, fut utilisé pour des compléments à Tuor et aux Annales Grises (la dernière version des Annales du Beleriand, et une œuvre étroitement associée aux Annales d'Aman, la dernière version des Annales de Valinor). Le compte-rendu des "cycles" des légendes, long de quelques dix mille mots, écrit à Milton Waldman, de l'éditeur londonien Collins, et donné en partie dans Les Lettres de J.R.R. Tolkien (n°131), fut très probablement rédigé vers la fin de cette année-là.

Jusqu'à récemment, j'avais supposé, sans me poser de questions, que tous les éléments du nouveau travail sur les Jours Anciens appartenaient aux années 1950 et 1951 ; mais j'ai à présent découvert une preuve certaine que mon père s'était en fait de nouveau penché sur l'Ainulindalë quelques années avant d'avoir achevé Le Seigneur des Anneaux. Comme l'on verra, la question n'est pas simplement d'obtenir une histoire textuellement correcte, mais elle revêt aussi une grande importance.

J'étais conscient depuis longtemps de faits extrêmement déroutants dans l'histoire de la réécriture de l'Ainulindalë. Le manuscrit soigné pré-Seigneur des Anneaux, portant la lettre "B", fut décrit et publié dans V.155 et s ; comme je l'avais noté là (p.156), "le manuscrit devint le vecteur d'une considérable réécriture, de nombreuses années plus tard, quand de grands changements dans la conception cosmologique furent introduits." Si drastique fut la révision (avec une grande quantité de matériau nouveau rédigée sur les versos vierges), qu'au final deux textes distincts de l'œuvre, totalement divergents sur des sujets essentiels, coexistent physiquement sur le même manuscrit. Je distinguerai ce nouveau texte en tant que "C".

Mais il existe un autre texte, un tapuscrit fait par mon père, qui était également et directement basé sur l'Ainulindalë B des années 1930 ; et apparaît dans celui-ci un changement beaucoup plus radical – certains diraient dévastateur – dans la cosmologie : car, dans cette version, le Soleil existe déjà depuis la naissance d'Arda. Je ferai référence à ce tapuscrit en tant que "C*".

Une des particularités de C* est que, sur une large étendue, il évolue en relation très étroite avec C, mais il ne cesse toutefois de se différencier de lui, quoique toujours de manière assez négligeable. En de nombreux cas, mon père écrivit plus tard à la main le texte de C sur le tapuscrit. J'illustrerai ceci par un simple exemple, un passage du §25 (p.15). Ici C*, tel que tapé, contient :

Mais quand ils se vêtirent, les Valar se parèrent d'une forme et d'un tempérament, pour certains masculins, et pour d'autres féminins ; et, en ceci, le choix qu'ils firent découla sans aucun doute de ce tempérament que chacun d'eux possédait depuis son tout début ; car la masculinité et la féminité ne relèvent pas plus du corps que de l'habillement.

Le texte C contient ici :

Mais quand ils se vêtirent, les Valar se parèrent d'une forme et d'un tempérament, pour certains masculins, et pour d'autres féminins ; car cette différence de tempérament, ils l'avaient depuis leur naissance même, et elle n'est qu'incarnée dans le choix de chacun, et non provoquée par le choix ; tout comme pour nous homme et femme peuvent être reconnus par leur habillement, mais ils ne sont pas créés par lui.

Or dans C, ce passage fut écrit à la même époque que ce qui le précède et ce qui y fait suite – c'est un ensemble ; alors que dans C*, le passage originel tapé à la machine fut barré, et le texte de C lui fut substitué au crayon.

Il semblait n'y avoir aucune autre explication possible que le fait que C* ait précédé C ; il semblait toutefois extraordinaire, voire incroyable, que mon père ait d'abord réalisé une version tapuscrite clairement nouvelle, à partir de l'ancien manuscrit B, et qu'il soit alors revenu à ce manuscrit pour le recouvrir de manière quelque peu chaotique d'une nouvelle écriture – d'autant plus que C* et C sont, dans leur plus grande largeur, étroitement similaires.

Alors que je travaillais sur The Notion Club Papers, je trouvai, parmi des notes et des commentaires grossiers sur la langue adûnaïque, une demi-feuille abîmée, du même papier que celui qui contient un passage de l'Ainulindalë, écrite au crayon de la main la plus rapide de mon père. Bien que ne prouvant pas qu'il travaillait sur l'Ainulindalë si tôt, en 1946 (l'année à laquelle j'attribue le développement de l'adûnaïque, au moment où Le Seigneur des Anneaux avait été longuement interrompu, et Le Retour du Roi à peine commencé : voir IX.12-13, 147), ceci le suggère fortement ; et comme l'on verra sous peu, il peut être prouvé de manière certaine que le texte C* existait vers 1948. En outre, C* est fidèle à ce bout de texte dans sa principale caractéristique structurelle, ce qui n'est pas le cas de C (voir p.42) ; par conséquent, il semble très probable que C* ait été tapé à partir d'un texte très grossier, duquel la demi-page abîmée est tout ce qui subsiste.

Ici, il doit être mentionné que, sur la première page de C*, mon père écrivit plus tard "Version Monde Rond", et que (évidemment au même moment), sur la page de titre de B/C, il écrivit "Ancienne Version Monde Plat" – le mot "Ancienne" ayant été ajouté par la suite. Il serait évidemment intéressant de savoir à quel moment il les qualifia ainsi ; et la réponse est fournie par les preuves suivantes. La première est le brouillon d'une lettre, non datée et sans indication aucune du destinataire :

Ces contes sont prétendument traduits à partir des travaux conservés d'Ælfwine d'Angleterre (c.900 A.D.), nommé Eriol par les Elfes, qui, poussé par les vents à l'ouest de l'Irlande, tomba finalement sur la "Route Droite" et trouva Tol Eressëa, l'Île Solitaire.
Il ramena des copies et des traductions de nombreuses œuvres. Je ne vous perturberai pas avec les formes anglo-saxonnes. (La seule trace de celles-ci est l'usage de c à la place du k, comme dans Celeb- par rapport à Keleb-.)
Toutes ces histoires sont racontées par les Elfes et, dans une large mesure, ne concernent pas les Hommes.
J'ai entrepris d'en inclure 2 autres.
(1) Une version "Monde Rond" de la "Musique des Ainur"
(2) Une version "Humaine" de la Chute de Númenor, racontée d'après le point de vue des hommes, et comportant des noms dans une langue non-elfique. "La submersion d'Anadûnê". Ceci aussi appartient au "Monde Rond"1.
Les mythes elfiques appartiennent au "Monde Plat". Réellement dommage, mais c'est trop ancré pour pouvoir le changer.

Au dos du papier il écrivit : "Pour le moment je ne peux trouver le Conte intitulé Les Anneaux de Pouvoir", et il faisait à nouveau référence en des termes très proches aux "deux autres contes" qu'il était en train "d'inclure". Il existe un autre brouillon de cette lettre qui, bien qu'encore non datée, fut rédigée au Merton College et adressée à Mme Katherine Farrer, l'épouse du Dr. Austin Farrer, théologien et, à cette époque, Chapelain du Trinity College :

Chère Mme Farrer,

Ces contes sont prétendument (je n'inclus pas leur mince cadre) traduits à partir de l'œuvre conservée d'Ælfwine d'Angleterre (c.900 A.D.) qui, poussé par les vents à l'ouest de l'Irlande, tomba finalement sur la "route droite" et trouva l'Île Solitaire, Tol Eressëa, au-delà des mers.

Là, il apprit la tradition ancienne, et ramena des traductions et des extraits d'œuvres de savoir elfique. Le spécimen de l'original "anglo-saxon" n'est pas inclus.

NB Toutes ces histoires sont racontées par les Elfes, et, dans une large mesure, ne concernent pas les Hommes.

J'ai entrepris d'inclure, aux côtés du "Silmarillion" ou de la chronique principale, un ou deux "mythes" reliés : "La Musique des Ainur", le Commencement ; et les Contes Postérieurs2 : "Les Anneaux de Pouvoir", et "La Chute de Númenor", qui font le lien avec la tradition hobbite de l'Âge tardif, ou "Troisième Âge".

Bien à vous JRRT

La fin de ceci, à partir de "et les Contes Postérieurs", fut barré et signalé comme "exclu". Il est indubitable qu'il s'agissait de brouillons de la lettre non datée à Katherine Farrer, qui est éditée sous le n°115 dans Les Lettres de J.R.R. Tolkien, car bien qu'il ne reste pas grand chose de ces brouillons dans cette forme qu'elle présente, elle contient les mots "Je suis désolé (pour moi-même) d'être incapable de trouver les "Anneaux de Pouvoir", qui, avec la "Chute de Númenor", constituent le lien entre le Silmarillion et le monde hobbit."

Mon père dit, dans le premier des deux brouillons donnés ci-dessus, qu'il était en train d'inclure "deux autres" textes dans ceux devant être confiés à Katherine Farrer, l'un d'eux étant "une version 'Monde Rond' de la 'Musique des Ainur'"; et ceci peut être interprété comme signifiant qu'il lui donnait deux versions, "Monde Plat" et "Monde Rond". Or, une partie de la lettre que Katherine Farrer lui envoya a été conservée, et sur celle-ci mon père griffonna une date : "octobre 1948". Elle avait, vers cette époque, reçu et lu ce qu'il lui avait donné, et dans le cours de ses remarques éclairantes et vivement enthousiastes, elle disait : "Je préfère les versions Terre Plate. L'espoir dans le Paradis est la seule chose qui rend tolérable l'astronomie moderne : sinon, il doit y avoir un Est et un Ouest et des Murs : des buts et des choix, et pas un cercle sans fin d'errance."

Ce fut certainement au moment où il préparait les textes pour elle qu'il écrivit les mots "Version Monde Plat" et "Version Monde Rond" sur les textes B/C et C* de l'Ainulindalë. Au-delà de ceci, l'on ne peut partir que sur des spéculations ; mais ma supposition est que la "Version Monde Plat" correspondait à l'ancien manuscrit B avant qu'il ne fût recouvert par les révisions et les nouveaux éléments qui constituent la version C. Il se peut que l'opinion de Katherine Farrer ait eu quelque influence sur mon père, dans sa décision de réaliser cette nouvelle version C sur l'ancien manuscrit – dérivant pour beaucoup de C*, et corrigeant C* dans le sens des nouveaux textes. Ainsi :

  • Ainulindalë B, un manuscrit des années 1930. Au moment de la confier à Katherine Farrer en 1948, il écrivit dessus "Version Monde Plat".
  • Une nouvelle version, perdue, à l'exception d'une simple feuille abîmée, écrite en 1946.
  • Un tapuscrit, Ainulindalë C*, basé sur ce texte. En le confiant en 1948, il écrivit dessus "Version Monde Rond".
  • Ainulindalë C, réalisé après le retour des textes, en recouvrant l'ancien manuscrit B d'une nouvelle écriture, et en enlevant certains éléments radicalement innovateurs présent dans C*.

De cette façon, on pourrait pleinement expliquer comment il vint à arriver que le tapuscrit C* précédât la révision compliquée et confuse (C) figurant sur l'ancien manuscrit – celui-ci étant le précurseur de la dernière version de l'œuvre que rédigea mon père, Ainulindalë "D", réalisée en toute probabilité peu de temps après C.

L'Ainulindalë C* fut ainsi une expérimentation, conçue et composée, à ce qu'il semble, avant l'écriture du Retour du Roi, et, de manière certaine, avant l'achèvement du Seigneur des Anneaux. Il fut mis de côté ; mais, comme il apparaîtra plus tard dans ce livre, il ne fut aucunement oublié.

Le C* devrait par conséquent, dans une chronologie stricte, être donné en premier ; mais au vu de ses particularités, l'on ne peut en faire le texte de base. Il est par conséquent nécessaire de modifier l'ordre chronologique, et je donne tout d'abord la version C en entier, la faisant suivre d'un compte-rendu complet du développement dans le texte final D, et décalant la prise en compte de C* à la fin de la Première Partie.

Avant de présenter le texte de C, toutefois, il existe un autre document, succinct, qui vaut pour la datation : il s'agit d'une liste de noms et de leur définition, brève et isolée, intitulée Modifications dans la dernière révision 19513.

Atani N[oldorin] Edain = Hommes de l'Ouest ou Pères des Hommes
Pengoloð4
Aman nom du pays au-delà des Pelóri ou montagnes de Valinor, duquel Valinor fait partie
Melkor5
Arda nom elfique de la Terre = notre monde. Également Royaume d'Arda = région ceinte. Champ d'Arda. Illuin Lampe du Nord = Helkar6
Ormal Lampe du Sud = Ringil6
Île d'Almaren sur le Grand Lac
Valaróma = Cor d'Oromë
Eru = Ilúvatar
Ëa = Univers de ce qui Est

Ces noms ne furent pas tous nouvellement conçus à cette époque, bien sûr : ainsi Eru et Arda remontent au travail de mon père sur The Notion Club Papers et sur La Submersion d'Anadûnê, comme c'est également le cas d'Aman (où toutefois il s'agit du nom adûnaïque de Manwë).

Dans l'Ainulindalë C apparaissent Arda, Melkor, et Pelóri, mais les Lampes sont nommées Foros et Hyaras, pas Illuin et Ormal, et l'île sur le Grand Lac est Almar, pas Almaren. Le texte final D, tel qu'écrit à l'origine, contient Atani, Almaren et Aman, mais Aman ne signifiait pas le Royaume Béni ; les Lampes sont nommées Forontë et Hyarantë, et le Cor d'Oromë est Rombaras. Ces différences par rapport à la "liste de 1951" montrent que l'Ainulindalë D fut réalisé avant cette époque.

Je donne à présent le texte de l'Ainulindalë C en entier. Puisque, malgré des changements radicaux dans la structure, et l'ajout de beaucoup de matériau nouveau, une bonne quantité de l'ancienne forme subsiste, il n'est pas vraiment nécessaire de le faire, mais le donner partiellement, sous forme de notes du texte, rendrait le développement très difficile à suivre ; et l'Ainulindalë C est un document important dans l'histoire de la conception mythologique de l'Univers créé. Le remodelage que constituait C à partir de B fut en fait réalisé à différentes époques, et il est par endroits chaotique, rempli de changements et de substitutions ; je n'essaie pas de démêler les différentes couches, mais je donne la forme finale, après tous les changements, avec quelques développements qui eurent lieu alors que C était en cours de réalisation, consignés dans les notes qui suivent le texte (p.22). J'ai numéroté les paragraphes, pour faciliter par la suite les références.

Sur la page de titre, les mots originels "Ceci fut écrit par Rúmil de Tûn" (V.156) furent développés ainsi :

Ceci fut écrit par Rúmil de Túna
et raconté à Ælfwine en Eressëa
(comme il le consigne)
par Pengoloð le Sage

La forme Túna, pour Tûn, en tant que nom de la cité, apparut avec la première série de corrections au QS (pré-Seigneur des Anneaux, voir V.225, §39). Puisque la cité est Tirion dans Le Seigneur des Anneaux, l'on pourrait penser que ce développement du titre fut effectué dans la période qui le précéda ; mais dans une version plus tardive de la page de titre (p.30), mon père conserva "Rúmil de Túna", et dans les Annales d'Aman il utilisa fréquemment Túna (au lieu de Tirion), comme référence générale à "la cité sur la colline" (voir p.90, §67).

Il n'est pas dit, dans aucune des pages de titre des textes de la période antérieure, que Pengoloð (Pengolod) donna vraiment ses enseignements lui-même à Ælfwine ; il est cité en tant qu'auteur des œuvres qu'Ælfwine avait vues et traduites7.

La Musique des Ainur
et la Venue des Valar

Voici les mots de Pengoloð8 à Ælfwine, concernant le commencement du Monde.

§1. Il y avait Ilúvatar, le Père de Tout, et il créa tout d'abord les Ainur, les Bénis, qui étaient issus de sa pensée, et ils étaient avec lui avant que nulle autre chose eût été conçue. Et il s'adressa à eux, leur proposant des thèmes de musique, et ils chantèrent devant lui, et il était heureux. Mais, pendant un long moment, ils chantèrent seulement chacun de son côté, ou par petits groupes, pendant que le reste écoutait ; car chacun ne comprenait que cette partie de l'esprit d'Iluvatar de laquelle il provenait, et ils ne progressaient que lentement dans la compréhension de leurs frères. Cependant, comme ils écoutaient, ils en arrivaient à une compréhension plus profonde, et grandissaient dans leur unisson et leur harmonie.

§2. Et il en vint à arriver qu'Ilúvatar appela tous les Ainur en même temps, et leur annonça un thème puissant, leur faisant voir des choses plus grandes et plus merveilleuses que ce qu'il avait déjà révélé ; et la gloire de son ouverture et la splendeur de sa conclusion émerveillèrent les Ainur, à tel point qu'ils se courbèrent devant Ilúvatar et restèrent silencieux.

§3. Alors Ilúvatar dit : "Du thème que je vous ai annoncé, je veux à présent que vous fassiez, tous en harmonie, une Grande Musique. Et, puisque je vous ai allumés par la Flamme Impérissable, vous mettrez en avant vos pouvoirs en embellissant ce thème, chacun de ses propres pensées et de ses propres créations, s'il le souhaite. Mais je m'assiérai et prêterai attention, et je serai heureux qu'à travers vous une grande beauté ait été éveillée dans un chant."

§4. Alors les voix des Ainur, telles des harpes et des luths, et des flûtes et des trompettes, et des violes et des orgues, et comme des chœurs innombrables chantant avec des mots, commencèrent à façonner le thème d'Iluvatar en une grande musique ; et un son s'éleva des mélodies alternant sans fin, entrelacées dans l'harmonie, qui passa, au-delà de l'ouïe, dans les profondeurs et dans les hauteurs, et les lieux où résidait Ilúvatar furent emplis tous entiers, et la musique, ainsi que l'écho de la musique partirent dans le Vide, et il ne fut plus vide. Jamais depuis les Ainur n'ont-ils conçu de musique telle que cette musique, bien qu'il ait été dit qu'une plus grande encore sera réalisée devant Ilúvatar par les chœurs des Ainur et des Enfants d'Ilúvatar, après la fin des temps9. Alors les thèmes d'Ilúvatar seront joués dans leur vérité, et auront une Existence au moment de leur énonciation, car tous comprendront alors ses intentions les concernant, et chacun aura la compréhension des autres, et Ilúvatar donnera à leurs pensées le feu secret, étant satisfait.

§5. Mais, à présent, Ilúvatar s'assit et écouta, et pendant un grand moment cela lui sembla bon, car il n'y avait pas de discordances dans la musique. Mais, comme le thème progressait, il vint au cœur de Melkor d'introduire des sujets de sa propre imagination, qui n'étaient pas en accord avec le thème d'Ilúvatar ; car il cherchait, par ce biais, à faire croître le pouvoir et la gloire de la partie lui étant assignée. Parmi les Ainur, c'est à Melkor qu'avaient été attribués les plus grands dons de pouvoir et de connaissance, et il partageait tous les dons de ses frères ; et il était souvent parti seul dans les endroits vides, recherchant la Flamme Impérissable. Car devint ardent en lui le désir de donner une Existence à des choses lui étant propres, et il lui semblait qu'Ilúvatar n'accordait aucune pensée au Vide, et il était impatient de sa vacuité. Pourtant il ne trouva pas le Feu, car il se trouve avec Ilúvatar. Mais, étant seul, il avait commencé à concevoir des pensées lui étant propres, différentes de celles de ses frères.

§6. Certaines de ces pensées, il les tissa à présent dans sa musique, et toute de suite la dissonance apparut autour de lui, et nombre de ceux qui chantaient près de lui eurent le cœur lourd et leur pensée fut perturbée, et leur musique se fit hésitante ; mais certains commencèrent à accorder leur musique à la sienne, plutôt qu'à la pensée qu'ils avaient eue en premier. Alors la dissonance de Melkor se répandit toujours plus loin, et les mélodies qui avaient été entendues au début chavira dans une mer de sons tumultueux. Mais Ilúvatar s'assit et écouta, jusqu'à ce qu'il semblât qu'autour de son trône régnait une tempête déchaînée, comme d'eaux sombres qui se font la guerre dans une colère sans fin qui ne saurait être apaisée.

§7. Alors Ilúvatar se leva, et les Ainur s'aperçurent qu'il souriait ; et il leva la main gauche, et un nouveau thème démarra au milieu de la tempête, semblable au précédent et pourtant différent, et il grandit en pouvoir et obtint une nouvelle beauté. Mais la dissonance de Melkor monta dans un tumulte et entra en conflit avec lui, et il y eut de nouveau une bataille de sons, plus violente qu'auparavant, jusqu'à ce que de nombreux Ainur fussent en désarroi et arrêtassent de jouer, et Melkor eut l'ascendant. Alors Ilúvatar se leva de nouveau, et les Ainur s'aperçurent que son aspect était sévère ; et il leva la main droite ; et vois, un troisième thème crût au milieu de la confusion, et il était différent des autres. Car au départ il semblait calme et doux, un simple frissonnement de sons légers dans des mélodies délicates, mais il ne pouvait être étouffé, et il grandit, et il se chargea de pouvoir et de profondeur. Et, à la fin, il sembla qu'il y avait deux musiques progressant en même temps devant le siège d'Ilúvatar, et elles divergeaient totalement. L'une était profonde et riche et belle, mais lente et assortie d'une incommensurable tristesse, de laquelle venait principalement sa beauté. L'autre était à présent parvenue à sa propre cohérence ; mais elle était forte, et vaine, et répétée à l'infini, et ne possédait que peu d'harmonie, mais ressemblait plutôt à un unisson strident, comme de trompettes nombreuses criant sur quelques rares notes. Et elle tentait de couvrir l'autre musique par la violence de sa voix, mais il semblait que ses notes les plus triomphales étaient capturées par l'autre, et entrelacées dans sa propre trame solennelle.

§8. Au milieu de cette bataille, au cours de laquelle les halls d'Ilúvatar avaient tremblé et une vibration s'était répandue dans les silences jusque là impassibles, Ilúvatar se leva une troisième fois, et son visage était terrible à observer. Alors il leva les deux mains en même temps et, dans un seul accord, plus profond que les Abysses, plus élevé que le Firmament, plus glorieux que le Soleil, perçant comme la lumière du regard d'Ilúvatar, la Musique s'interrompit.

§9. Alors Ilúvatar parla, et il dit : "Puissants sont les Ainur, et le plus puissant d'entre eux est Melkor ; mais ceci il devrait savoir, ainsi que tous les Ainur, que je suis Ilúvatar, que ces choses que vous avez chantées et jouées, ô ! je les montrerai, de telle sorte que vous puissiez voir ce que vous avez accompli. Et toi, Melkor, tu verras qu'aucun thème ne peut être joué, qui ne puise sa source ultime en moi, et que nul ne peut altérer la musique malgré moi. Car celui qui le tente ne sera que mon instrument dans la création de choses encore plus merveilleuses, que lui-même n'avait pas imaginées."

§10. Alors les Ainur furent effrayés, et ils ne comprirent pas encore les mots qui leur avaient été adressés ; et Melkor fut empli de honte, de laquelle vint une colère secrète. Mais Ilúvatar se leva, dans toute sa splendeur, et il quitta les belles contrées qu'il avait créées pour les Ainur ; et les Ainur le suivirent.

§11. Mais quand ils furent arrivés dans le Vide, Ilúvatar leur dit : "Observez votre Musique !" Et il leur montra une vision, leur donnant la vue, là où auparavant il n'y avait que l'ouïe ; et ils virent un Monde nouveau, rendu visible devant eux, et il était englobé par le Vide, et il était porté en son sein, mais n'en était pas issu. Et, alors qu'ils regardaient et s'émerveillaient, ce Monde commença à déployer son histoire, et il leur sembla qu'il vivait et qu'il croissait.

§12. Et, quand les Ainur eurent observé attentivement pendant un moment, silencieux, Ilúvatar dit de nouveau : "Observez votre Musique ! Ceci est votre composition ; et chacun d'entre vous qui y prit part y trouvera contenues, dans la forme que je vous présente, toutes ces choses qui peuvent sembler avoir été conçues ou ajoutées par lui. Et toi, Melkor, tu découvriras toutes les pensées secrètes de ton esprit, et tu t'apercevras qu'elles ne représentent qu'une partie de l'ensemble et qu'elles sont tributaires de sa gloire."

§13. Et bien d'autres choses Ilúvatar évoqua-t-il à ce moment-là devant les Ainur, et, en raison du souvenir de ses paroles, et de la connaissance que chacun possède de la musique qu'il a lui même jouée, les Ainur apprirent beaucoup de ce qui fut, ou est, ou viendra, et peu de choses leur sont cachées. Bien qu'il y existe certaines choses qu'ils ne peuvent voir, ni seuls, ni en tenant conseil ensemble (comme tu l'entendras, Ælfwine) ; car à nul, hormis lui-même, Ilúvatar n'a révélé tout ce qu'il a en réserve et, au cours de chaque âge, surviennent des choses qui sont nouvelles et qui n'ont fait l'objet d'aucune prédiction, car elles ne jaillissent pas du passé. Et ainsi fut-il que, comme cette vision du Monde se jouait devant eux, les Ainur virent qu'il contenait des choses qui n'avaient pas imaginées. Et il assistèrent avec étonnement à la venue des Enfants d'Ilúvatar, et virent le lieu de résidence qui avait été préparé pour eux ; et ils s'aperçurent qu'eux-mêmes, dans le labeur de leur musique, avaient œuvré à la préparation de cette demeure, et pourtant ils ne savaient pas si elle pouvait avoir un but quelconque, au-delà de sa propre beauté. Car les Enfants d'Ilúvatar avaient été conçus par lui seul ; et ils étaient arrivés avec le Troisième Thème10, et ne figuraient pas dans le thème qu'Ilúvatar avait proposé au début, et aucun des Ainur n'avait pris part à leur conception. Par conséquent, quand ils les aperçurent, ils les aimèrent d'autant plus, étant des choses autres qu'eux-mêmes, étranges et libres, dans lesquelles ils voyaient de nouveau se refléter l'esprit d'Ilúvatar, et par lesquelles ils en apprenaient encore un peu plus sur sa sagesse, qui sinon était dissimulée, même aux Bénis.

§14. À présent, les Enfants d'Ilúvatar sont les Elfes et les Hommes, les Premiers Nés et les Suivants. Et, au sein de toutes les splendeurs du Monde, ses halls et ses espaces immenses, et ses feux tournoyants, Ilúvatar leur choisit un lieu de résidence dans les Profondeurs du Temps et au milieu d'Étoiles innombrables. Et cette résidence pourrait paraître une petite chose à ceux qui prennent uniquement en considération la majesté des Ainur, et non leur terrible acuité – comme celui qui prendrait la surface entière du Soleil pour les fondations d'un pilier, et ainsi l'érigerait jusqu'à ce que le cône de son sommet soit plus acéré qu'une aiguille – ou à ceux qui prennent uniquement en considération l'incommensurable immensité du Monde, que les Ainur façonnent encore, et non la précision minutieuse avec laquelle ils façonnent toutes choses en lui. Mais tu dois comprendre, Ælfwine, que quand les Ainur eurent observé cette résidence dans une vision, et vu les Enfants d'Ilúvatar s'y éveiller, alors la pensée et le désir de nombre des Bénis les plus puissants tendirent vers cet endroit. Et, de ceux-là, Melkor était le principal, tout comme au commencement il fut le plus grand des Ainur à avoir pris part à la Musique. Et il laissa croire, même à lui-même au début, qu'il désirait se rendre là-bas et diriger toutes choses pour le bien des Enfants d'Ilúvatar, en contrôlant les tourments de la chaleur et du froid qui étaient venus à travers lui. Mais il désirait plutôt soumettre à sa volonté à la fois les Elfes et les Hommes, enviant les dons dont Ilúvatar avait promis de les doter ; et il voulait lui-même avoir des sujets et des serviteurs, et être appelé Seigneur, et dominer d'autres volontés.

§15. Mais les autres Ainur observaient cette résidence dans les Halls d'Aman11, que les Elfes nomment Arda, la Terre, et ils furent heureux en regardant la lumière, et leurs yeux, voyant maintes couleurs, furent emplis de gaieté ; mais, à cause du grondement de la mer, ils ressentirent une grande inquiétude. Et ils observèrent les vents et l'air, et les matières dont la Terre du Milieu était composée12, de fer et de pierre, et d'or et d'argent, et de maintes substances ; mais de toutes celles-ci, c'était l'eau qu'ils prisaient le plus. Et les Eldar disent que dans l'eau vit encore l'écho de la Musique des Ainur, et nombre des Enfants d'Ilúvatar prêtent toujours l'oreille, insatisfaits, aux voix de la mer, et pourtant ne savent pas ce qu'ils écoutent.

§16. À présent, c'est vers l'eau que cet Ainu que nous appelons Ulmo tourna le plus sa pensée et, de tous, c'est lui qui fut le plus instruit dans la musique par Ilúvatar. Mais aux vents et à l'air, Manwë avait beaucoup réfléchi, lui qui était le plus noble des Ainur. Au matériau de la Terre avait pensé Aulë, lui à qui Ilúvatar avait donné un art et un savoir à peine inférieurs à ceux de Melkor ; mais le plaisir et la fierté d'Aulë résidaient dans l'acte de façonner, et dans la chose façonnée, et non dans la possession, ni dans sa propre personne, c'est pourquoi il devint un artisan et un enseignant, et nul ne l'a jamais appelé seigneur.

§17. À présent, Ilúvatar parla à Ulmo et dit : "Ne vois-tu point ici, dans ce petit royaume situé dans Profondeurs du Temps, et au milieu des Étoiles innombrables, comment Melkor a fait la guerre à ta province ? Il a imaginé un froid glacial démesuré, et pourtant n'a pas détruit la beauté de tes fontaines, ni celle de tes sources claires. Regarde la neige, et l'œuvre maligne du gel ! Vois les tours et les palais de glace ! Melkor a conçu des chaleurs et du feu sans retenue, et n'a pas asséché ton désir, ni complètement étouffé la musique de la mer. Considère plutôt la hauteur et la gloire des nuages, et les brumes et les vapeurs en perpétuel mouvement, et prête l'oreille à la pluie qui tombe sur la Terre ! Et, à travers ces nuages, tu te rapproches encore plus de Manwë, ton ami que tu aimes."

§18. Alors Ulmo répondit : "Si fait, en vérité. L'eau est à présent devenue plus belle que mon cœur ne l'avait imaginée, et ma pensée secrète n'avait point conçu le flocon de neige, pas plus que, dans toute ma musique, n'était présente l'averse de pluie. Ô ! Je chercherai Manwë, afin que lui et moi puissions éternellement créer des mélodies, et toujours pour ton plaisir !" Et Manwë et Ulmo ont été des alliés depuis le commencement, et en toutes choses ont-ils très fidèlement servi le dessein d'Ilúvatar.

§19. Mais vois ! tout comme Ulmo parlait, et alors que les Ainur contemplaient encore cette vision, elle disparut et fut celée à leur vue ; et il leur sembla à ce moment-là percevoir une chose nouvelle, l'Obscurité, qu'ils n'avaient pas connue auparavant, hormis en pensée. Mais ils étaient tombés sous le charme de la beauté de la vision, et absorbés par la floraison du Monde qui venait là à être, et leur esprit en était empli ; car l'histoire était incomplète, et la construction des cercles non encore achevée quand la vision avait disparu, et l'inquiétude régnait parmi eux.

§20. Par conséquent, Ilúvatar les appela et dit : "Je connais le désir de vos esprits de voir exister réellement que ce que vous avez contemplé, pas seulement dans votre pensée, mais de la même manière dont vous-mêmes existez, et même autrement. Par conséquent je dis : Que ces choses Soient ! Et j'enverrai la flamme impérissable dans le Vide, et elle sera au cœur du Monde, et le Monde Sera ; et ceux d'entre vous qui le souhaitent pourront y descendre." Et, soudainement, les Ainur aperçurent au loin une lueur, comme un nuage au vivant cœur de flamme ; et ils surent qu'il ne s'agissait pas là seulement d'une vision, mais qu'Ilúvatar avait conçu une chose nouvelle.

§21. Ainsi advint-il que parmi les Bénis, certains demeurèrent toujours aux côtés d'Ilúvatar, au-delà des confins du Monde ; mais d'autres, et parmi eux nombre des plus grands et des plus beaux, prirent congé d'Ilúvatar et y descendirent. Mais cette condition Ilúvatar posa-t-il, ou est-ce leur amour qui le réclame, que leur pouvoir fût désormais confiné dans le Monde et lié à lui, et qu'il s'y trouvât éternellement, de telle sorte qu'ils représentent sa vie et qu'il représente la leur. Et par conséquent, Ælfwine, nous les nommons les Valar, les Pouvoirs du Monde.

§22. Mais vois ! Quand les Valar pénétrèrent dans le Monde, ils furent tout d'abord stupéfaits et désorientés, car c'était comme si rien de ce qu'ils avaient aperçu en vision n'avait encore été réalisé, et que tout fut sur le point de commencer, et non encore façonné ; et régnait l'obscurité. Car la Grande Musique n'avait représenté que la croissance et la floraison d'une pensée dans les Halls Intemporels, et la Vision seulement une annonciation ; mais, à présent, ils y avaient pénétré au commencement du Temps, et les Valar s'aperçurent que le Monde avait seulement été préfiguré et prophétisé en chants, et qu'ils devaient l'achever.

§23. Ainsi commencèrent les grands travaux dans les déserts incommensurables et inexplorés, et dans des âges infinis et oubliés, jusqu'à ce que, dans les Profondeurs du Temps et au centre des immenses halls du Monde, en vint à être cette heure et cet endroit où fut bâtie la demeure des Enfants d'Ilúvatar. Et de cette œuvre, la plus grande part fut accomplie par Manwë, Aulë et Ulmo. Mais Melkor était également là depuis le début, et il interféra dans tout ce qui était fait, le détournant, s'il le pouvait, dans le sens de ses propres désirs et desseins ; et il alluma des grands feux. Par conséquent, quand la Terre était jeune et pleine de flamme, Melkor la convoita, et il dit aux Valar : "Ce sera mon propre royaume ! Et je le déclare lié à moi !"

§24. Mais Manwë était le frère de Melkor dans l'esprit d'Ilúvatar, et il était l'instrument principal du second Thème qu'avait fait naître Ilúvatar, contre la dissonance de Melkor ; et il appela à lui d'autres membres de son espèce et maints esprits, à la fois supérieurs et moindres, et ils descendirent dans les Halls d'Aman et aidèrent Manwë, afin que Melkor n'entrave pas à jamais l'accomplissement de leur œuvre, et que la Terre ne s'évanouisse pas avant de fleurir. Et Manwë dit à Melkor : "Ce royaume, tu ne le feras pas tien, indûment, car beaucoup d'autres ont œuvré ici, et pas moins que toi." Et il y eut combat entre Melkor et les Valar et, pour un temps, Melkor partit et se replia vers d'autres contrées et y fit ce qu'il voulut, mais la Terre, il ne put la retirer de son cœur. Car il était seul, n'ayant ni ami ni compagnon, et il n'avait à ce moment-là que peu de suivants ; puisque ceux qui, au début, avaient accordé leur musique à la sienne n'avaient pas tous souhaité descendre avec lui dans le Monde, et rares furent ceux qui descendirent à encore vouloir subir sa suzeraineté.

§25. Mais les Valar prirent à présent une forme physique et une apparence ; et, puisqu'ils avaient été attirés là-bas par l'amour des Enfants d'Ilúvatar, en lesquels ils espéraient, ils prirent forme d'après ce qu'ils avaient observé dans la Vision d'Ilúvatar ; hormis seulement en majesté et en splendeur, car ils sont puissants et sacrés. En outre, leur forme physique provient de leur connaissance et de leur désir du Monde visible, plutôt que du Monde lui-même, et ils n'en ont pas besoin, sauf comme nous, nous utilisons un vêtement, et pourtant nous pouvons être nus et n'avoir aucunement à souffrir la perte de notre être. Les Valar peuvent par conséquent marcher dévêtus, comme cela fut, et alors les Eldar eux-mêmes ne peuvent clairement les percevoir, même s'ils sont présents. Mais quand ils se vêtirent, les Valar se parèrent d'une forme et d'un tempérament, pour certains masculins, et pour d'autres féminins ; car cette différence de tempérament, ils l'avaient depuis leur naissance même, et elle n'est qu'incarnée dans le choix de chacun, et non provoquée par le choix ; tout comme pour nous homme et femme peuvent être reconnus par leur habillement, mais ils ne sont pas créés par lui. Et Manwë, Ulmo et Aulë étaient tels des Rois ; mais Varda était la Reine des Valar, et la compagne de Manwë, et sa beauté était altière et terrible, et d'une grande louange. Yavanna était sa sœur, et Yavanna s'unit à Aulë ; mais Nienna réside seule, tout comme Ulmo. Et ceux-ci, avec Melkor, sont les Sept Grands du Royaume d'Arda13. Mais ne pense pas, Ælfwine, que les formes physiques desquelles les Grands se sont parés soient toujours semblables à celles des rois et des reines des Enfants d'Ilúvatar ; car de temps à autres ils peuvent s'habiller d'après leur propre pensée, et peuvent se rendre visibles dans des formes terribles et merveilleuses. Et j'ai moi-même, il y a de cela de longues années, dans le pays des Valar14, aperçu Yavanna sous l'apparence d'un Arbre ; et la beauté et la majesté de cette forme ne saurait être racontée par des mots, pas à moins que toutes les choses qui croissent sur la terre, de la moindre à la plus grande, ne chantent ensemble en chœur, faisant offrande à leur reine d'un chant digne d'être déposé devant le trône d'Ilúvatar.

§26. Et vois ! Les Valar firent venir à eux maints compagnons, certains moindres, certains presque aussi grands qu'eux, et ils œuvrèrent à l'ordonnancement de la Terre, et à l'apaisement de ses troubles. Alors Melkor vit ce qui se faisait, et vit que les Valar marchaient sur la Terre comme des pouvoirs visibles, vêtus de l'habit du Monde, et qu'ils étaient agréables et glorieux à regarder, et béats ; et que la Terre était devenue pour eux comme un jardin, car ses tourments étaient apaisés. Son envie grandit au plus fort en lui ; et il prit aussi une forme visible, mais à cause de son humeur, et de la malice qui s'était accrue en lui, cette forme fut sombre et terrible. Et il descendit sur la Terre, plus puissant et plus majestueux qu'aucun autre Vala, tel une montagne qui prend sa racine dans la mer et dont le sommet surpasse les nuages, et qui est vêtue de glace et couronnée de feu et de fumée ; et la lueur de son regard était pareille à une flamme qui vacille avec la chaleur et qui perce d'un froid mortel.

§27. Ainsi commença la première bataille pour la domination d'Arda, entre les Valar et Melkor ; et de ces tumultes nous ne connaissons que peu de choses ; car apprends, Ælfwine, que ce que je t'ai énoncé provient des Valar eux-mêmes, avec qui nous, des Eldalië, parlions dans le pays de Valinor, et nous fûmes instruits par eux ; mais ils ne voulurent jamais confier que peu de choses sur les jours de la guerre qui précéda la venue des Elfes. Mais ceci savons-nous : que les Valar entreprirent toujours, malgré Melkor, de diriger la Terre et de la préparer pour la venue des Enfants ; et ils bâtirent des contrées, et Melkor les détruisit ; des vallées ont-ils creusées, et Melkor les suréleva ; des montagnes ont-ils taillées, et Melkor les jeta à bas ; des mers ont-ils consacrées, et Melkor les répandit ; et nulle chose n'arrivait à connaître la paix ou à atteindre sa croissance ultime, car aussi sûrement que les Valar démarraient une œuvre, Melkor la défaisait ou la corrompait. Et pourtant leur labeur ne fut pas vain, et lentement la Terre fut façonnée et rendue ferme.

§28. Mais de tous ces sujets-là, Ælfwine, d'autres te parleront, ou tu le liras dans une autre tradition ; car ce n'est pas mon rôle, à ce moment précis, de t'instruire de l'histoire de la Terre. Et à présent vois ! Ici se trouve la demeure des Enfants d'Ilúvatar, établie en fin de compte dans les profondeurs du Temps et au milieu des étoiles innombrables. Et ici se trouvent les Valar, les Pouvoirs du Monde, se contestant la possession du joyau d'Ilúvatar ; et ainsi tes pieds se trouvent-ils sur le commencement de la route.

Paroles de Pengolod15

§29. Et quand il eut fini l'Ainulindalë, telle que Rúmil l'avait réalisée, Pengolod le Sage s'interrompit un moment ; et Ælfwine lui dit : Peu de choses, dites-vous, les Valar voulurent-ils confier aux Eldar, sur les jours précédant leur venue : mais, parmi vous, les sages n'en savent-ils point plus sur ces anciennes guerres que ce que Rúmil a ici exposé ? Ou ne m'en direz-vous point davantage sur les Valar, tels qu'ils étaient quand votre race les connut et les vit pour la première fois ?

§30. Et Pengoloð répondit : Beaucoup de ce que je sais ou ai appris des anciens du savoir, je l'ai écrit ; et ce que j'ai écrit, tu le liras, si tu le souhaites, quand tu en sauras plus sur la langue des Noldor et sur leurs écritures. Car ces sujets sont trop vastes et trop variés pour être évoqués ou enseignés oralement, dans les brèves limites de la patience et de l'attention de ceux de race mortelle. Mais je puis t'en dire un peu plus maintenant, puisque tu me le demandes.

§31. Ce conte, je l'ai également entendu parmi les savants des Noldor, dans des âges révolus. Car ils nous apprennent que la guerre commença avant qu'Arda ne fût entièrement façonnée, et avant même que quoi que ce soit ne crût ou ne marchât sur terre, et pendant longtemps Melkor eut la haute main. Mais, au milieu de la bataille, un esprit de grande puissance et de grande robustesse vint à l'aide des Valar, entendant, dans le ciel lointain, qu'une bataille avait lieu dans le Petit Monde. Et il arriva tel une tempête de rires et de chants forts, et la Terre trembla sous ses grands pieds dorés. Ainsi vint Tulkas, le Fort et le Joyeux, dont la colère passe comme un vent puissant, dissipant nuages et obscurité devant lui. Et Melkor fut secoué par le rire de Tulkas, et s'enfuit de la Terre ; et il y eut la paix pendant un long âge. Et Tulkas resta et devint un des Valar du royaume d'Arda ; mais Melkor rumina dans l'obscurité extérieure, et sa haine se porta toujours par la suite sur Tulkas. À cette époque, les Valar disposèrent les mers, et les terres et les montagnes, et ils semèrent des graines ; et puisque, quand les feux furent éteints ou enterrés sous les collines primitives, la Lumière devint nécessaire, ils ouvrèrent deux puissantes lampes pour l'illumination de la Terre du Milieu, qu'ils avaient construite au milieu des Mers Encerclantes, et ils disposèrent les lampes sur de hauts piliers, plus élevés que toutes les montagnes des jours plus récents. Ils en érigèrent un près du Nord de la Terre du Milieu, et le nommèrent Foros ; et l'autre, ils l'érigèrent dans le Sud, et il fut appelé Hyaras16. Et la lumière des lampes des Valar se répandit sur la Terre, de telle sorte que tout fut illuminé, comme dans un jour immuable. Alors les graines que les Valar avaient semées commencèrent rapidement à germer et à fleurir, et apparut là une multitude de choses en croissance, grandes et petites, des herbes, et des fleurs aux nombreuses couleurs, et des arbres dont les fleurs étaient telles la neige sur les montagnes17, mais dont les pieds étaient enveloppés dans l'ombre de leurs puissants bras. Et des bêtes et des oiseaux arrivèrent et demeurèrent dans les vertes plaines ou dans les rivières et les lacs, ou marchèrent dans l'obscurité des bois. Et plus abondante fut la croissance des plantes et des bêtes dans les parties centrales de la Terre, là où les lumières des deux lampes se rencontraient et se mélangeaient. Et là, sur l'île d'Almar18, sur un grand lac, se trouvait la première demeure des dieux, quand toutes les choses étaient nouvelles, et que jeune était encore l'émerveillement dans les yeux des bâtisseurs.

§32. Mais finalement Melkor revint secrètement, et loin au Nord, là où la lumière de Foros n'était que crépuscule, il établit une demeure cachée. Et il projeta son pouvoir, et détourna de nouveau vers le mal une bonne partie de ce qui avait été mis en œuvre, de telle sorte que les marais devinrent nauséabonds et pestilentiels, et les forêts périlleuses et empreintes de peur, et les bêtes devinrent des monstres de corne et d'ivoire, et teintèrent la Terre de sang. Et quand il sut son heure venue, il se révéla et déclara de nouveau la guerre aux Valar, ses frères ; et il jeta à bas les lampes, et une nouvelle obscurité s'abattit sur la Terre, et toute croissance cessa ; et, dans la chute des lampes (qui étaient très grandes), les mers se soulevèrent, déchaînées, et maintes terres furent submergées. Et les Valar, à cette époque, résidaient depuis longtemps sur une île au centre de la Terre19, mais à présent ils furent forcés de partir à nouveau ; et ils établirent leur demeure dans l'Ouest le plus extrême20, et la fortifièrent ; et ils bâtirent de nombreux palais dans ce pays situé sur les bordures du Monde, qui est nommé Valinor ; et, pour fermer ce pays à l'Est, ils édifièrent les Pelóri Valion21, les montagnes de Valinor, qui étaient les plus hautes sur Terre. De là menèrent-ils la guerre contre Melkor ; mais il avait grandi en stature et en malice, de telle sorte qu'ils ne purent, à cette époque, ni le terrasser ni le capturer, et il échappa à leur courroux et se bâtit une puissante forteresse dans le Nord de la terre du Milieu, et creusa de grandes cavernes souterraines, et rassembla là-bas maints pouvoirs moindres qui, s'apercevant de sa grandeur et de sa force croissante, voulaient à présent le servir ; et le nom de cette maléfique place forte était Utumno.

§33. Ainsi fut-il que la Terre se trouva à nouveau drapée dans l'obscurité, hormis en Valinor, alors que les âges couraient vers l'heure choisie pour la venue des Premiers Nés des Enfants d'Ilúvatar. Et dans l'obscurité demeurait Melkor, et il sortait encore souvent pour marcher en Terre du Milieu ; et il maniait le froid et le feu, depuis les cimes des montagnes jusqu'aux profondes fournaises situées en dessous, et tout ce qui, en ces jours, était violent ou cruel ou mortel est porté à sa charge.

§34. Et en Valinor résidaient les Valar, ainsi que tous ceux de leur race et toutes leurs gens, et, en raison de la félicité et de la beauté de ce pays, ils venaient rarement en Terre du Milieu. Pourtant Yavanna, à qui toutes choses qui poussent sont chères, n'avait pas totalement abandonné la Terre22, et, quittant la demeure d'Aulë et la lumière de Valinor, elle s'y rendit de temps à autres et soigna les blessures provoquées par Melkor ; et, revenant, elle pressait toujours les Valar à la guerre contre son pouvoir maléfique, qu'ils devraient sûrement engager avant la venue des Premiers Nés. Et Oromë, le chasseur, chevauchait aussi de temps à autres dans l'obscurité des forêts sans lumière, faisant retentir son puissant cor, devant lequel fuyaient les ombres d'Utumno, et même Melkor en personne.

§35. Au centre du Royaume Béni demeurait Aulë, et il œuvra longuement, car dans la réalisation de toutes choses en ce pays, il eut la plus grande part ; et il construisit là nombre de fines et belles choses, à la fois ouvertement et en secret. De lui proviennent l'amour et la connaissance de la Terre et de toutes ces choses qu'elle contient, que ce soit le savoir de ceux qui ne fabriquent pas mais recherchent uniquement la compréhension de ce qui est, étudiant la substance de la Terre et le mélange et la mutation de ses éléments, ou le savoir de tous les artisans : le cultivateur et le laboureur, le tisserand, celui qui travaille le bois, ou celui qui forge les métaux. [Et Aulë, nous le nommons l'Ami des Noldor, car de lui ils apprirent beaucoup dans les jours qui suivirent, et ils sont les plus sages et les plus habiles des Elfes. Et, à leur propre façon, d'après leurs propres dons, qu'Ilúvatar leur accorda, ils ajoutèrent beaucoup à son enseignement, prenant plaisir aux langues et aux alphabets, et aux formes brodées, dessinées et sculptées. Et ce furent les Noldor qui parvinrent à créer des joyaux, lesquels n'existaient pas dans le monde avant leur venue ; et les plus beaux de tous les joyaux étaient les Silmarils, et ils sont perdus.]23

§36. Mais Manwë Súlimo, le plus haut et le plus béni des Valar, était assis sur les frontières de l'Ouest, n'abandonnant pas dans sa pensée les Terres Extérieures. Car son trône était majestueusement installé sur le pinacle du Taniquetil, qui était la plus haute des montagnes du monde, se dressant sur le bord des Mers. Des esprits à l'aspect de faucons et d'aigles volaient, allant et venant sans cesse depuis ses halls ; et leurs yeux pouvaient surveiller les profondeurs de la mer, et pénétrer les cavernes cachées sous le monde, et leurs ailes pouvaient les porter, à travers les trois régions du firmament, au-delà des lumières du ciel vers les limites de l'Obscurité. Ainsi ils lui touchaient mot de presque tout ce qui se passait en Aman24 : pourtant certaines choses étaient dissimulées aux yeux même de Manwë, car là où Melkor était assis, dans sa sombre pensée, des ombres impénétrables reposaient. Avec Manwë demeurait Varda, la très belle, que les Noldor nomment Elbereth, la Reine des Valar ; ce fut elle qui ouvra les Étoiles. Et les enfants de Manwë et Varda sont Fionwë Úrion, leur fils, et Ilmarë, leur fille25 ; et ceux-ci étaient les aînés des enfants des Valar. Ils résidaient avec Manwë, et avec eux se trouvait, dans une grande béatitude, une grande assemblée de beaux esprits. De tous les Valar, Manwë est celui que les Elfes et les Hommes vénèrent le plus, car il ne pense pas à son propre honneur, et n'est pas jaloux de son pouvoir, mais dirige tout dans la paix. [De tous les Elfes, c'étaient les Lindar qu'il aimait le plus, et de lui reçurent-ils chant et poésie. Car la poésie est le plaisir de Manwë, et le chant des mots est sa musique.]26 Vois, l'habit de Manwë est bleu, et bleu est le feu dans ses yeux, et son sceptre est de saphir, que les Noldor ouvragèrent pour lui ; et il est le Roi du monde des dieux et des elfes et des hommes, et la défense principale contre Melkor.

§37. Mais Ulmo était seul, et il n'habitait pas en Valinor, mais résidait, depuis le commencement d'Arda, dans l'Océan Extérieur, comme cela est toujours le cas ; et de là il gouvernait l'écoulement de toutes les eaux, et le cours de tous les fleuves, le renouvellement des sources et la distillation de la pluie et de la rosée à travers le monde. Dans les endroits profonds, il consacre sa pensée à une musique grande et terrible ; et de là l'écho s'en va courir dans toutes les veines de la Terre27, et sa joie est telle la joie d'une fontaine au soleil, qui prend ses sources dans les puits d'un chagrin profond, aux fondations du monde. Les Teleri apprirent beaucoup de lui, et pour cette raison leur musique possède-t-elle à la fois tristesse et enchantement. Avec lui vint Salmar, lui qui créa les trompes d'Ulmo ; ainsi qu'Ossë et Uinen, à qui il confia le contrôle des vagues des mers intérieures ; et nombre d'autres esprits à ses côtés. Et ainsi, même sous l'obscurité de Melkor, la vie suivit son cours à travers maints canaux secrets, et la Terre ne mourut point ; et par la suite, à tous ceux qui étaient perdus dans l'obscurité ou qui erraient loin de la lumière des Valar, Ulmo prêta l'oreille, et il n'abandonna jamais la Terre du Milieu, et à quelque ruine ou quelque changement qui eût pu survenir, il ne cessa d'accorder sa pensée, et il ne le fera pas avant la fin.28

§38. Après le départ des Valar, le silence régna pendant un âge, et Ilúvatar resta assis, seul, dans ses pensées. Alors Ilúvatar parla, et il dit : "Voyez, j'aime le monde, et c'est un palais pour les Elfes et les Hommes. Mais les Elfes seront les plus belles des créatures terrestres, et, de tous mes enfants, ce seront eux qui auront et concevront le plus de beauté, et ils auront la plus grande félicité en ce monde. Mais aux Hommes j'accorderai un nouveau don."

§39. Par conséquent, il souhaita que le cœur des Hommes cherchât au-delà du monde et qu'il n'y trouvât aucun repos ; mais ils posséderaient la vertu de façonner leur vie, au sein des pouvoirs et des hasards du monde, au-delà de la Musique des Ainur, qui représente comme un destin pour toutes les choses autres. Et de leur action tout devrait être concrétisé, en forme et en actes, et le monde accompli jusque dans la dernière et la plus petite des choses. Ô! Même nous, les Elfes, avons découvert, à notre désarroi, que les Hommes ont un pouvoir étrange pour le bien ou le mal, et pour détourner les choses du dessein des Valar ou des Elfes ; de telle sorte qu'il se dit parmi nous que le Destin n'est pas maître des enfants des Hommes ; pourtant ils sont aveugles, et petite est leur joie, elle qui devrait être grande.

§40. Mais Ilúvatar savait que les Hommes, se trouvant au milieu des tourments et des pouvoirs du monde, s'égareraient souvent, et n'useraient pas de leur don en harmonie ; et il dit : "Ceux-là aussi, en leur temps, découvriront que tout ce qu'ils accomplissent ne fait que s'ajouter à la gloire de mon œuvre." Pourtant les Elfes disent que les Hommes représentent souvent un chagrin, même pour Manwë, qui connaît très bien l'esprit d'Ilúvatar. Car parmi les Ainur, c'est à Melkor que les Hommes ressemblent le plus, et pourtant il les a toujours craints et haïs, même ceux qui l'ont servi29. Il est une chose qui accompagne ce don de liberté, que le séjour et la vie des enfants des Hommes ne soient que de courte durée dans le monde, et pourtant qu'ils ne soient pas liés à lui, et qu'ils partent vers nous ne savons où. Alors que les Eldar restent jusqu'à la fin des jours, et leur amour pour le monde est par conséquent plus profond, et plus mélancolique. Mais ils ne meurent point, tant que le monde ne meurt pas, à moins qu'ils ne soient tués ou éperdus de chagrin – car à ces deux morts ils sont apparemment sujets – et l'âge n'atténue pas leur force, à moins d'avoir été rendus las par dix mille siècles ; et, mourant, ils sont rassemblés dans les halls de Mandos, en Valinor, d'où ils reviennent souvent et renaissent dans leurs enfants. Mais les fils des Hommes meurent vraiment, et quittent le Monde ; c'est pourquoi on les appelle les Invités, ou les Etrangers. La mort, le don qu'Ilúvatar leur fit, est leur destin, que les Pouvoirs eux-mêmes envieront, avec l'usure du Temps. Mais Melkor avait jeté son ombre sur elle, et l'avait pervertie avec l'obscurité, et du bien il avait fait sortir le mal, et de l'espoir la peur. Pourtant, il est dit qu'ils feront partie de la Seconde Musique des Ainur, alors qu'Ilúvatar n'a pas révélé son dessein concernant les Elfes et les Valar après la fin du Monde ; et Melkor ne l'a pas découvert.

Note :
  1. Ce ne fut qu'après la publication de Sauron Defeated que je me souvins de l'existence de cette référence à La Submersion d'Anadûnê, en tant que "version 'humaine' de la Chute de Númenor, racontée d'après le point de vue des hommes", et sa description en tant que "Monde Rond" : voir IX.394-5, 406.
  2. La première page de la troisième version de La chute de Númenor (IX.331) est intitulée "Les Derniers Contes", et le conte lui même porte le numéro "1".
  3. J'ai fait précédemment référence à cette liste, dans V.294 et 338. Dans le dernier passage, j'ai considéré la "révision" comme étant celle du Quenta Silmarillion ; mais, comme tous les noms de la liste n'y apparaissent pas, la référence peut être plus générale.
  4. Pengoloð : i.e. pas Pengolod. Voir note 15.
  5. Melkor : i.e. pas Melko ; voir V.338.
  6. Les noms Helkar et Ringil furent barrés tout du long au moment de l'écriture ; ceci était un raccourci, signifiant "Illuin et Ormal remplacent Helkar et Ringil, qui sont rejetés." Voir note 16.
  7. Sur Ælfwine à Tol Eressëa, voir mon résumé dans IX.279-80.
  8. Rúmil dans l'Ainulindalë B (V.156).
  9. Voir V.164 note 2.
  10. Il n'était aucunement suggéré, dans les versions précédentes, que les Enfants d'Ilúvatar apparurent dans la Musique avec le Troisième Thème.
  11. Ici, et dans le §24, mon père écrivit les Halls d'Anar, changeant plus tard Anar en Aman (cf. notes 13 et 24). Sur l'utilisation de ces noms, voir pp.28, 44.
  12. Voir V.164 note 9.
  13. Royaume d'Arda remplaça Royaume d'Anar au moment de l'écriture ; cf. note 11.
  14. Pengoloð fait référence à l'époque précédant la Fuite des Noldor.
  15. Ces mots furent légèrement griffonnés sur le manuscrit. Le nom est clairement épelé Pengolod ici et dans le paragraphe qui suit, mais Pengoloð dans le §30.
  16. Dans l'Ambarkanta, la lampe du nord était Helkar, celle du sud Ringil, voir p.7 et note 6, ainsi que IV.256.
  17. Dans le §38 du Quenta Silmarillion (V.222), en répétition des mots du Quenta (IV.87), il était dit que "les premières fleurs qui existèrent jamais à l'est des Montagnes des Dieux" fleurirent sur les rivages occidentaux de Tol Eressëa, dans la lumière des Arbres, qui arrivait par la Passe de Kalakilya.
  18. Le nom de l'île fut d'abord écrit Eccuilë, changé immédiatement en Eremar, qui fut subséquemment modifié en Almar (Almaren dans la liste des modifications faite en 1951, p.7).
  19. La phrase concluant le §31, concernant la demeure des Valar sur "l'île d'Almar, sur un grand lac" fut un ajout au corps principal du nouveau texte ; d'où la répétition ici.
  20. Mon père écrivit ici en premier : "dans les parties les plus lointaines d'Andúnë".
  21. Le nom Pelóri (Valion) apparaît pour la première fois ici ; on le trouve également (sous Aman) dans la liste des modifications faite en 1951 (p.7).
  22. Mon père écrivit ici en premier "monde", le changeant immédiatement en "terre", que j'ai mis en majuscule – comme à deux autres occurrences également : les majuscules sont incohérentes dans l'Ainulindalë C, en partie en raison de la conservation de passages du texte original B.
  23. Les crochets entourant ce passage (développé à partir de l'Ainulindalë B, V.162) impliquent probablement la suggestion de son exclusion.
  24. Les mots en Aman furent ajoutés plus tard, au même moment que le changement de les Halls d'Anar en les Halls d'Aman dans les §§15, 24 (voir note 11).
  25. Voir V.165 note 20.
  26. Idem note 23.
  27. L'Ainulindalë B a "toutes les veines du monde" : ceci fut changé en "de la Terre", je pense, simplement pour éviter la répétition, puisque la phrase se termine avec "aux fondations du monde".
  28. À partir d'ici, il n'y a aucune indication, sur le manuscrit, de l'intention de mon père, mais au vu de la version suivante D, il semble clair que nous devons poursuivre avec la section concluant l'ancien texte B (depuis "Après le départ des...", V.163). Dans D, toutefois, se trouve un passage intermédiaire (voir pp.35-6) qui intègre mieux la conclusion à ce qui précède. – Ces paragraphes finaux (§§38-40) furent gardés en grande partie intacts (avec cependant des modifications importantes dans le §40) par rapport au texte de B, mais je les donne en entier dans le but de fournir un texte complet à ce niveau.
  29. Ceci fut modifié par rapport à la version B "Car parmi les Ainur, c'est à Melko que les Hommes ressemblent le plus, et pourtant ils l'ont toujours craint et haï."
Commentaire sur le texte de l'Ainulindale C

La révision C amène une réorganisation radicale du matériau originel de l'Ainulindalë, ainsi que beaucoup de choses nouvelles ; et il est plus simple de montrer ceci sous forme de tableau. Ce tableau ne constitue aucunement un synopsis du contenu, mais est simplement un schéma montrant les corrélations dans la structure.

B C

La Musique est jouée
      Dissonance de Melko, les Trois Thèmes

La Musique est jouée
      Dissonance de Melkor, les Trois Thèmes

Déclaration d'Ilúvatar aux Ainur : la Musique s'est vue donner une Existence ; les choses que Melko a introduites dans le Dessein

Déclaration d'Ilúvatar aux Ainur. "je montrerai les choses que vous avez jouées"

Les Ainur voient le Monde rendu réel

Les Ainur contemple le Monde dans une vision ; ils voient la venue des Enfants d'Ilúvatar

 

Les Elfes et les Hommes conçus par le seul Ilúvatar ; l'amour des Ainur pour eux

 

Le désir des Ainur pour le Monde, et le désir de Melkor de le dominer

La joie des Ainur dans les éléments de la Terre

La joie des Ainur dans les éléments de la Terre

L'intérêt d'Ulmo pour les eaux, celui de Manwë pour les airs, celui d'Aulë pour la substance de la Terre

L'intérêt d'Ulmo pour les eaux, celui de Manwë pour les airs, celui d'Aulë pour la substance de la Terre

Le désir des Ainur pour le Monde, et le désir de Melko de le dominer

 

Les Elfes et les Hommes conçus par le seul Ilúvatar ; la nature des Enfants et leurs relations avec les Ainur

 
 

La vision du Monde retirée ; l'inquiétude des Ainur

 

Ilúvatar donne une Existence à la vision

Entrée des Ainur dans le Monde

Entrée des Ainur dans le Monde

Melko marchait seul ; Ulmo résidait dans l'Océan Extérieur ; Aulë en Valinor ; Manwë avec Varda sur le Taniquetil. Relations avec les Teleri, les Noldor, les Lindar

 

Les formes prises par les Valar, certaines masculines, d'autres féminines

 
 

Le Monde non façonné ; tout un âge de labeur des Valar

 

Affrontement entre Melkor et les Valar ; Melkor se retire de la Terre

 

Les formes prises par les Valar, certaines masculines, d'autres féminines : "j'ai vu Yavanna"

 

Le retour de Melkor ; première bataille des Valar pour la domination d'Arda ; affrontement des éléments

 

Fin de l'Ainulindalë de Rúmil, racontée à Ælfwine par Pengoloð

   
 

Paroles de Pengoloð

 

La question d'Ælfwine et la réponse de Pengoloð :

 

L'arrivée de Tulkas et la déroute de Melkor

 

La fabrication des Lampes. La Terre illuminée ; naissance des oiseaux, des bêtes et des fleurs

 

La demeure des Valar sur l'île sur le grand lac

 

Le retour secret de Melkor ; des choses difformes et monstrueuses jaillissent de sa demeure cachée dans le Nord ; il jette à bas les Lampes

 

Retraite des Valar dans l'Ouest, et fondation de Valinor

   
 

Les Valar menèrent la guerre contre Melkor mais ne purent pas le vaincre ; Melkor bâtit Utumno

 

Melkor sortait marcher en Terre du Milieu

 

Les Valar vinrent rarement en Terre du Milieu, sauf Yavanna et Oromë

 

Aulë résidait en Valinor ; Manwë avec Varda sur le Taniquetil ; Ulmo dans l'Océan Extérieur. Relations avec les Noldor, les Lindar, les Teleri

Après le départ des Valar, silence d'Ilúvatar, et alors sa déclaration concernant les Elfes et les Hommes : le don de la liberté et de la mort aux Hommes ; la nature de l'immortalité des Elfes

Fin de l'Ainulindalë racontée par Rúmil à Ælfwine

 

Le tournant central dans le mythe de la Création repose bien évidemment sur le fait que dans l'ancienne forme, au moment où les Ainur contemplent le Monde et trouvent la joie dans sa contemplation, et le désirent, le Monde s'est vu donner Existence par Ilúvatar, alors que dans C, il s'agit d'une Vision qui se s'est pas vue donner Existence. On peut comparer ceci aux mots de mon père dans le compte-rendu de ses travaux, rédigé pour Milton Waldman en 1951 (Lettres, n°131, p.146) :

Ils [les Valar] sont "divins", c'est-à-dire qu'ils étaient originellement "hors" du monde et existaient "avant" sa formation. Ils tirent leur pouvoir et leur sagesse de leur Connaissance du drame cosmogonique, qu'ils ont perçu d'abord comme un drame (c'est-à-dire de la même façon que nous percevons une histoire composée par une autre personne), et plus tard comme une "réalité".

En outre, dans la Vision où les Ainur voient le déploiement de l'histoire du Monde, non encore conçu, ils voient la naissance, en son sein, des Enfants d'Ilúvatar (§13) ; et quand la Vision est concrétisée et que les Ainur descendent dans le Monde, c'est leur connaissance des Enfants d'Ilúvatar, ainsi que leur amour pour eux, qui se trouvent orienter leur apparence et leur forme quand ils se rendent visibles (§25). Plusieurs passages des lettres de mon père, des années 1956-8, portent, de manière proche, sur ces conceptions (voir Lettres nos 181, 200, 212).

Mais la nature et l'étendue de l'Ainulindalë se trouvent également grandement changées ; elle contient à présent la première bataille de Melkor contre les Valar pour la domination d'Arda, mais elle ne contient pas le passage originel de conclusion concernant le Don d'Ilúvatar aux Hommes, ni les récits de Manwë, Ulmo et Aulë : ces derniers, avec un nouveau matériau conséquent, concernant les premières guerres en Arda, sont placés dans une sorte d'Appendice, les Paroles de Pengeloð à Ælfwine. Il s'agit d'une réminiscence de la Musique des Ainur originelle, dans Le Livre des Contes Perdus, avec Ælfwine (Eriol) apparaissant en personne, comme questionneur.

Dans les textes pré-Seigneur des Anneaux, le rôle de Melko, au commencement de l'histoire de la Terre, fut conçu de manière beaucoup plus simple. Au moment de l'Ambarkanta (IV.238) l'histoire était que

les Valar, arrivant dans le Monde, descendirent d'abord au centre de la Terre du Milieu, hormis Melko qui descendit dans le Nord le plus lointain. Mais les Valar prirent un morceau de terre et en firent une île, puis la consacrèrent, et la disposèrent dans la Mer Occidentale avant de s'y installer, alors qu'ils étaient occupés à l'exploration et au premier ordonnancement du Monde. Comme il est raconté, ils désiraient fabriquer des lampes, et Melko proposa de concevoir une nouvelle substance de grande force et de grande beauté pour constituer leurs piliers. Et il mit en place ces grands piliers au nord et au sud du milieu de la Terre, encore plus proches de lui que ne l'est l'abîme ; et les Dieux placèrent sur eux les lampes, et la Terre fut éclairée pour un temps.

Dans le Quenta Silmarillion (V.208) et les Annales Tardives de Valinor (V.110-11), il n'est aucunement suggéré que Melko quittât la Terre après la première venue des Valar, et en effet la cosmologie décrite dans l'Ambarkanta ne pouvait le tolérer : comme je l'ai dit dans mon commentaire (IV.253) :

Il n'est pas en fait expliqué, dans l'Ambarkanta, comment les Valar entrèrent dans le monde à son commencement, franchissant les Murs infranchissables, et peut-être ne devrions-nous pas nous attendre à ce que ce le soit. Mais l'idée centrale, à cette époque, est claire : depuis le Commencement jusqu'à la Grande Bataille au cours de laquelle Melko fut vaincu, le monde, avec tous ses habitants, fut ceint par nécessité ; mais à la toute fin, afin de forcer Melko à partir dans le Vide, les Valar purent ouvrir une Porte dans les Murs.

Le récit bien plus complexe, figurant dans la nouvelle œuvre, des déplacements de Melkor et de son combat avec les Valar, constitue par conséquent une indication immédiate que des tournants avaient été pris dans la cosmologie.

Dans l'Ainulindalë, il est à présent dit de manière précise que Melkor entra dans le Monde avec les autres Ainur, au commencement – il "était là depuis le début", et avait proclamé sienne la Terre (§23) ; mais il était seul, et ne pouvait résister aux Valar, et il "se replia vers d'autres contrées" (§24). Suivaient les travaux des Valar "à l'ordonnancement de la Terre, et à l'apaisement de ses troubles", et Melkor vit de loin que "la Terre était devenue pour eux comme un jardin" ; alors, par envie et malice, il "descendit sur la Terre" pour provoquer "la première bataille pour la domination d'Arda, entre les Valar et Melkor" (§§26-7). Les mots "la Terre était devenue pour eux comme un jardin" ne doivent pas être interprétés comme une référence au "Printemps d'Arda", car la description de ceci suit dans les Paroles de Pengoloð ; où apparaît également l'élément, entièrement nouveau, selon lequel Tulkas n'était pas un des Ainur qui étaient entrés dans le Monde dès son commencement, mais qu'il arriva seulement quand, "dans le ciel lointain", il entendit parler de la guerre "dans le Petit Monde" (§31).

Suivent alors la fabrication des Lampes et le Printemps d'Arda ; car Melkor s'était enfui de la Terre une deuxième fois, mis en déroute par Tulkas, et "rumina dans l'obscurité extérieure". Au terme d'un "long âge" il vint secrètement dans le Nord lointain de la Terre du Milieu, d'où son pouvoir s'étendit, et dès lors il affronta les Valar dans une nouvelle guerre, et jeta à bas les Lampes (§32). Alors les Valar quittèrent l'île d'Almar, sur le grand lac, et établirent leur demeure dans l'Ouest le plus extrême ; et, depuis Valinor, ils affrontèrent à nouveau Melkor. Mais ils ne purent le défaire ; et à cette époque il bâtit Utumno. Il existe ainsi quatre périodes distinctes d'affrontement entre Melkor et les Valar, et par deux fois il quitta Arda et y retourna.

Nous en arrivons par conséquent à l'ennuyeux problème de la conception sous-jacente du Monde, dans cette phase du travail plus tardif de mon père. Dans la Musique des Ainur originelle, figurant dans Le Livre des Contes Perdus, Ilúvatar "leur façonna [pour les Ainur] des demeures dans le Vide, et demeura parmi eux" (I.52) ; à la fin de la Musique, il "sortit de ses demeures, passant devant ces douces régions qu'il façonna pour les Ainur, et s'éloigna dans les lieux sombres" (I.55), et "lorsqu'ils atteignirent le plein centre du vide ils contemplèrent un spectacle d'une beauté et d'une merveille incomparables là où auparavant était le néant" : "les Ainur s'émerveillèrent de voir comme le monde était englobé au milieu du vide et pourtant en étant distinct" (I.55-6). Ce n'est sans doute pas une conception simple, mais elle est facile à illustrer. Dans l'Ainulindalë B, elle ne fut pas changée (V.159). Dans l'Ambarkanta, "le Monde" (Ilu) est "englobé" dans les invisibles et infranchissables Murs du Monde (Ilurambar), et "le Monde est mis en place au sein de Kúma, le Vide, la Nuit sans forme ni temps" (IV.235-7). Je considère ces récits comme étant en accord. "Le Monde" comprend "la Terre" (Ambar), la région des corps célestes qui passent au-dessus, et la Mer Extérieure (Vaiya), "plus semblable à la mer sous la Terre et plus semblable à l'air au-dessus de la Terre", qui inclut ou "englobe" tout (IV.236).

Dans C, de même, Ilúvatar "quitta les belles contrées qu'il avait créées pour les Ainur", et ils arrivèrent dans le Vide (§§10-11). Ilúvatar leur montra là une Vision, "et ils virent un Monde nouveau &... englobé par le Vide, et il était porté en son sein, mais n'en était pas issu" (en répétition des mots de B, bien qu'ils aient été ici réécrits). Mais il est dit alors, dans C (§14), que "au sein de toutes les splendeurs du Monde, ses halls et ses espaces immenses, et ses feux tournoyants, Ilúvatar leur choisit un lieu de résidence [i.e. la résidence des Enfants d'Ilúvatar] dans les Profondeurs du Temps et au milieu des Étoiles innombrables." Cette résidence est "Arda, la Terre", qui se trouve "dans les Halls d'Aman" (§15). Quand Ilúvatar donna une Existence à la Vision, il dit (§20): "Que ces choses Soient ! Et j'enverrai la flamme impérissable dans le Vide, et elle sera au cœur du Monde, et le Monde Sera ; et ceux d'entre vous qui le souhaitent pourront y descendre." Certains Ainur "demeurèrent toujours aux côtés d'Ilúvatar, au-delà des confins du Monde" (§21) ; mais ceux qui "pénétrèrent dans le Monde" (§22) sont les Valar, les Pouvoirs du Monde, et ils œuvrèrent "dans les déserts incommensurables et inexplorés … jusqu'à ce que, dans les Profondeurs du Temps et au centre des immenses halls du Monde, en vint à être cette heure et cet endroit où fut bâtie la demeure des Enfants d'Ilúvatar" (§23). Il est également dit (§24) que les esprits moindres qui aidèrent Manwë "descendirent dans les Halls d'Aman". Il est clair que "les Halls d'Aman" sont la même chose que "le Monde" (et en effet, dans le texte suivant, D, le texte de C dans le §23 "les immenses halls du Monde" devient "les immenses halls d'Aman"). Je ne suis toutefois pas en mesure d'apporter un éclairage sur l'utilisation du nom Aman dans les textes plus tardifs de l'Ainulindalë. Dans La Submersion d'Anadûnê, où il apparut pour la première fois, il s'agissait du nom adûnaïque de Manwë, mais cette signification n'est sûrement pas présente ici.

Il ressort donc que le mot "Monde" est explicitement utilisé dans un sens nouveau. Dans le diagramme I de l'Ambarkanta (IV.243), Ilu est "le Monde", la Terre et le Ciel, deux moitiés d'un globe lui-même englobé dans Vaiya. Dans C, Arda, la Terre, la demeure des Elfes et des Hommes, se trouve au cœur du "Monde", "les Halls d'Aman". Le fait, évident, que mon père utilisa également "Monde" dans un autre sens dans C (le cas le plus clair étant "ce pays situé sur les bordures du Monde, qui est nommé Valinor", §32) ne rend en aucune façon plus claire la question, mais ne contredit pas cette distinction.

Afin de comprendre les implications de ce changement, l'on doit d'abord se demander : Que peut-on dire sur la nature d'Arda dans cette nouvelle conception ?

Dans le diagramme I de l'Ambarkanta, mon père changea, longtemps après, le mot du titre Ilu en Arda (IV.242). Il aurait difficilement pu le faire si les conceptions se trouvant derrière ces deux noms n'avaient pas continué à se ressembler en substance. Arda, donc, contient des caractéristiques majeures de l'image d'Ilu, et ceci est mis en avant par ce qui est dit dans le texte du C lui-même : comme le fait qu'Ulmo "résidait, depuis le commencement d'Arda, dans l'Océan Extérieur" et que l'écho de sa musique "s'en va courir dans toutes les veines de la Terre" (§37), ou le fait que les esprits volant depuis les halls de Manwë, sous forme de faucons et d'aigles, étaient portés par leurs ailes "à travers les trois régions du firmament" (§36).

Sur cette base, l'on peut dire que la différence majeure dans la nouvelle conception est que, puisque Arda est physiquement identique à Ilu, il ne s'agit plus du "Monde englobé par le Vide" : car Arda se trouve au cœur du "Monde" – qui est lui-même "englobé par le Vide" (§11).

Mais nous nous heurtons immédiatement à une sérieuse difficulté – et il n'y avait pas de second Ambarkanta pour aider à la résoudre. Car "le Monde", "les Halls d'Aman", qui entoure Arda, n'est pas le Vide : bien qu'Arda puisse "paraître une petite chose à ceux … qui prennent uniquement en considération l'incommensurable immensité du Monde" (§14), le Monde est défini dans l'espace ("englobé", §11), et il contient "splendeurs … et feux tournoyants" ; et Ilúvatar choisit cette demeure pour les Enfants, qu'est Arda, "au milieu des Étoiles innombrables". Comment est-il possible de faire concorder ceci avec l'idée (IV.241, 243) du Tinwë-mallë, le sentier des étoiles, qui est "l'air du milieu" d'Ilmen, la deuxième région du firmament d'Ilu ? Pourtant, dans C (§36), les esprits qui volent depuis le Taniquetil passent à travers "les trois régions du firmament, au-delà des lumières du ciel vers les limites de l'Obscurité". Puisque ceci est tiré sans changement de B (V.162), et que C est une adaptation du manuscrit B lui-même, l'on peut penser que ce passage fut retenu involontairement ; mais il apparaît en fait dans une partie du texte qui fut entièrement réécrite, et pas corrigée sur le manuscrit originel (une grande partie de C fut réécrite, même quand l'ancien texte était largement repris).

Il a été observé (p.27) que l'histoire, considérablement élargie, de Melkor et des Valar au commencement repose en partie sur l'évolution de la cosmologie, car il quitta par deux fois Arda. Ceci soulève la question du franchissement des Murs du Monde, et en vérité de la forme que cette conception prenait à présent : car, comme l'on verra, l'idée des Murs n'avait pas été abandonnée. Mais je remets toute discussion complémentaire sur ce déconcertant sujet au moment où les textes qui en traitent subséquemment seront évoqués.

Ainulindalë D

Cette version suivante de l'Ainulindalë est un manuscrit d'une splendeur inhabituelle, avec des majuscules enluminées et une belle écriture, dans lequel mon père usa de lettres de forme anglo-saxonne, dans une partie de sa longueur – allant même jusqu'à l'utilisation d'anciennes abréviations, comme la lettre "thorn" avec une barre en travers de la tige, pour "that" [NdT : la lettre þ (thorn), correspondant au th anglais ; cette lettre, avec une barre en travers, était utilisée pour abréger that]. Cette particularité l'associe immédiatement et étroitement avec l'Ainulindalë C, où, dans les longs passages du nouveau texte écrit sur l'ancien manuscrit, il fit de même ici et là. Il n'y a de toutes façons que peu de doutes que cette nouvelle version appartienne à un époque proche de celle de C, qui était un texte très difficile et chaotique, et qu'il fallait rendre plus limpide ; et elle partage les caractéristiques communes aux différentes séries de manuscrits de mon père sur le commencement, comme une proche (en fait dans ce cas presque une exacte) copie du précédent, mais divergeant de plus en plus et de plus en plus sensiblement lors de son avancement. Dans ce cas, je donne le texte complet pour certains passages seulement, et pour le reste je liste les changements (autres qu'un petit nombre de légères variations stylistiques portant sur un mot ou deux, sans importance pour la conception), en référence aux paragraphes de C.

Le texte de D fut corrigé par la suite, bien qu'assez légèrement, dans différentes "couches", la première rédigée avec soin, les suivantes de manière plus grossière ; quand elles sont d'un quelconque intérêt, celles-ci sont montrées en tant que telles dans la représentation du texte, qui suit.

D a une belle page de titre, séparée, avec Ainulindalë en tengwar, et alors :

Ainulindalë
La Musique des
Ainur
Celle-ci fut rédigée par Rúmil de Túna au cours des Jours
Anciens. Elle est ici consignée telle qu'elle fut racontée en
Eressëa à Ælfwine par Pengoloð le Sage. Lui furent
ajoutées les paroles supplémentaires que Pengoloð
prononça à cette époque à propos des Valar, des
Eldar et des Atani ; au sujet desquels il est dit plus
ci-après

La première page du texte est intitulée Ainulindalë (écrit également en tengwar), et se présente alors comme dans C (p.8), avec ce qui suit ajouté subséquemment : "Il lui récita d'abord l'Ainulindalë telle que Rúmil l'avait rédigée."

§13. "(comme tu l'entendras, Ælfwine)" omis.

§14. "la surface entière du Soleil" ; D "la surface entière d'Arda"

§15. "les Halls d'Aman" comme dans C ; pas corrigé par la suite (voir p.37).

§16. Tel qu'écrit, D conserva la formulation de C : "et non dans la possession, ni dans sa propre personne, c'est pourquoi il devint un artisan et un enseignant, et nul ne l'a jamais appelé seigneur." Ceci fut corrigé en : "et non dans la possession, ni dans sa propre maîtrise ; c'est pourquoi il donne et n'amasse pas, et est exempt de tout souci, passant toujours à quelque nouvelle œuvre." Le nouveau texte étant au présent, il ne s'accorde pas avec "le plaisir … d'Aulë résidai[en]t dans l'acte de façonner", qui le précède.

§17. "Vois les tours et les palais de glace !" retranché, peut-être involontairement.

§19. Après "quand la vision avait disparu", il y a une note de bas de page qui semble avoir été un ajout antérieur :

Et certains ont dit que la Vision s'était interrompue avant l'accomplissement de la Domination des Hommes et l'affaiblissement des Premiers Nés ; c'est pourquoi, bien que la Musique soit au-dessus de tout, les Valar n'ont pas vu de leurs yeux les Âges Tardifs, ou la fin du Monde. Dixit Pengoloð.

§20. Avant "Que ces choses Soient !", le mot "Ëa !" fut ajouté subséquemment ; et après "Ilúvatar avait conçu une chose nouvelle", fut ajouté "Ëa, le Monde qui Est."

§23. "au centre des immenses halls du Monde" ; D "au centre des immenses halls d'Aman" ; "Aman" ici corrigé plus tard en "Ëa" (voir note 15 ci-dessus, et p.37).

§24. "ils descendirent dans les Halls d'Aman" ; D "ils descendirent dans les champs d'Arda"

"mais la Terre, il ne put la retirer de son cœur" ; D "mais il ne retira pas de son cœur le désir du royaume d'Arda"

Le passage concluant ce paragraphe, à partir de "Car il était seul, n'ayant ni ami ni compagnon ...", omis.

§25. "une forme physique et une apparence" ; "apparence" corrigé dans D en "aspect".

§27. "Mais ceci savons-nous :" ; D "Mais ceci Rúmil dit-il à la fin de l'Ainulindalë, que je t'ai racontée :"

"la venue des enfants" ; D "la venue des Premiers Nés"

"Et pourtant leur labeur ne fut pas vain, et lentement la Terre fut façonnée et rendue ferme" ; D "Et pourtant ils n'œuvrèrent pas totalement en vain ; et, bien qu'en aucun lieu ni dans aucun ouvrage n'aient été accomplis leur volonté et leur dessein, et que toutes les choses fussent, en aspect et en forme physique, différentes de ce qu'avaient tout d'abord envisagé les Valar, la Terre fut néanmoins façonnée et rendue ferme."

Intitulé avant le §29 : "Paroles de Pengolod" ; D "Voici les paroles de Pengoloð à Ælfwine"

§29. "Pengolod" ; D "Pengoloð" (mais "Pengoloð" dans C, §30)

§31. "les savants des Noldor" ; D "les maîtres du savoir" "le Petit Monde" ; D "le Petit Royaume"

Après le passage concernant l'arrivée de Tulkas, dans le §31, le texte de D se montre tellement différent de C que je donne le texte entièrement.

À cette époque, les Valar disposèrent les mers, et les terres et les montagnes, et enfin Yavanna sema les graines qu'elle avait conçues depuis longtemps. Et puisque, quand les feux furent éteints ou enterrés sous les collines primitives, la Lumière devint nécessaire, Aulë ouvra deux puissantes lampes pour l'illumination de la Terre du Milieu, qu'il avait construites au milieu des Mers Encerclantes. Alors Varda remplit les lampes et Manwë les consacra, et les Valar les disposèrent sur de hauts piliers, de loin plus élevés que ne le sont les montagnes des jours plus récents. Ils érigèrent une lampe près du Nord de la Terre du Milieu, et elle fut appelée [Forontë >] Illuin ; et l'autre, ils l'érigèrent dans le Sud, et elle fut appelée [Hyarantë >] Ormal ; et la lumière des lampes des Valar s'écoula sur la Terre, de telle sorte que tout fut illuminé, comme dans un Jour immuable.

Alors les graines que Yavanna avait semées commencèrent rapidement à germer et à bourgeonner, et apparut là une multitude de choses en croissance, grandes et petites, [des herbes, et des fleurs aux nombreuses couleurs, et des arbres dont les fleurs étaient telles la neige sur les montagnes, si hauts étaient-ils, >] des mousses et des herbes, et de grandes fougères, et des arbres dont les cimes étaient couronnées de nuages, comme s'ils étaient de vivantes montagnes, / mais dont les pieds étaient enveloppés dans un crépuscule vert. Et des bêtes [enlevé : et des oiseaux] arrivèrent et demeurèrent dans les plaines herbeuses, ou dans les rivières et les lacs, ou marchèrent dans l'obscurité des bois. [Et plus abondante fut la croissance des plantes et des bêtes dans les parties >] Jusque là nulle fleur n'avait encore éclos, et nul oiseau n'avait encore chanté, car ces choses attendaient leur heure, immobiles, dans le giron de Palúrien ; mais de son esprit provenait l'abondance, et elle ne fut jamais plus riche que dans les parties / centrales de la Terre, là où les lumières des deux lampes se rencontraient et se mélangeaient. Et là, sur l'île d'Almaren, sur le Grand Lac, se trouvait la première demeure des dieux, en ce temps où toutes les choses étaient jeunes, et que la verdure nouvellement conçue était encore une merveille dans les yeux des [bâtisseurs. >] bâtisseurs ; et ils furent longtemps comblés.

§32. Mais finalement Melkor revint secrètement, et loin au Nord, là où les rayons de [Forontë >] Illuin étaient froids et pâles, il établit une demeure cachée. De là il projeta son pouvoir, et détourna de nouveau vers le mal une bonne partie de ce qui avait bien commencé ; de telle sorte que ce qui était vert fut atteint de maladie et pourrit, et que les rivières furent étouffées par des algues et de la vase, et que des marais se créèrent, nauséabonds et pestilentiels, nids d'insectes ; et les forêts devinrent sombres et périlleuses, antres de la peur ; et les bêtes devinrent des monstres de corne et d'ivoire et teintèrent la Terre de sang. Et quand il vit son heure venue, Melkor se révéla, et déclara de nouveau la guerre aux Valar, ses frères ; et il jeta à bas les Lampes, et une nouvelle obscurité tomba, et toute croissance cessa. Et dans la chute des Lampes, qui étaient très grandes, les mers se soulevèrent, déchaînées, et maintes terres furent submergées. Alors les Valar furent chassés de leur résidence en Almaren, et ils quittèrent la Terre du Milieu et établirent leur demeure dans l'Ouest le plus extrême, [ajouté :] en Aman le Béni, / et le fortifièrent contre l'assaut de Melkor. De nombreux palais bâtirent-ils dans ce pays situé sur les frontières du monde, qui est depuis lors nommé Valinor, dont les étendues occidentales finissent dans les brumes de la Mer Extérieure, et dont les défenses contre l'Est sont les [Pelóri >] Pelóre Valion, les Montagnes de Valinor, les plus hautes sur Terre.

De là vinrent-ils en fin de compte, accompagnés d'une grande armée, à l'encontre de Melkor, pour lui arracher la domination de la Terre du Milieu ; mais il avait à présent grandi en force et en malice, et il était le maître de nombreux monstres et de nombreuses choses mauvaises, de telle sorte qu'ils ne purent à cette époque le vaincre totalement, ni le capturer ; et il échappa à leur courroux, et demeura caché jusqu'à leur départ. Il retourna alors à sa demeure du Nord, et se bâtit là une puissante forteresse, et creusa de grandes cavernes souterraines, à l'abri des attaques, et rassembla vers lui maints pouvoirs moindres qui, s'apercevant de sa grandeur et de sa force croissante, voulaient à présent le servir ; et le nom de ce bastion maléfique était Utumno.

§33. Ainsi fut-il que la Terre se trouva à nouveau dans l'obscurité, hormis seulement en Valinor, alors que les âges couraient vers l'heure choisie par Ilúvatar pour la venue des Premiers Nés. Et dans l'obscurité demeurait Melkor, et il sortait encore souvent, sous maintes formes de pouvoir et de peur ; et il maniait le froid et le feu, depuis les cimes des montagnes jusqu'aux profondes fournaises situées en dessous ; et tout ce qui, en ces jours, était violent, cruel ou mortel est porté à sa charge.

§34. Mais les Valar résidaient en Valinor, ainsi que tous ceux de leur race et toutes leurs gens, et, en raison de la beauté et de la félicité de ce pays, ils venaient rarement en Terre du Milieu, mais préféraient accorder leurs soins et leur amour au Pays situé au-delà des Montagnes.

D néglige le restant du §34 de C, qui concerne les visites de Yavanna et d'Oromë en Terre du Milieu (voir p.35), et se poursuit à partir du début du §35 de C : "Et au centre du Royaume Béni se situaient les palais d'Aulë, et il y œuvra longuement." À partir de cet endroit, D redevient beaucoup plus proche de C, et les différences peuvent être données sous forme de notes.

§35. "De lui proviennent l'amour et la connaissance de la Terre" ; D "De lui proviennent le savoir…" (les deux lectures sont certaines).

"la substance de la Terre" ; D "la substance du monde"

"le cultivateur et le laboureur, le tisserand, celui qui travaille le bois, ou celui qui forge les métaux" ; D "le tisserand, celui qui travaille le bois, et celui qui forge les métaux ; et le cultivateur et le laboureur également. Bien que ces derniers, ainsi que tous ceux qui s'occupent des choses qui poussent et portent des fruits dussent aussi compter sur la compagne d'Aulë, Yavanna Palúrien."

Le passage concernant les Noldor, mis entre crochets dans C, fut retenu dans D, avec le changement de "et ils sont les plus sages et les plus habiles des Elfes" en "et ils sont les plus habiles des Elfes".

§36. "tout ce qui se passait en Aman" retenu dans D (cf. note du §23 ci-dessus).

"aux yeux mêmes de Manwë" ; D "aux yeux mêmes de Manwë, et des serviteurs de Manwë"

"ce fut elle qui ouvra les Étoiles" modifié (plus tard) dans D en "ce fut elle qui ouvra les Grandes Étoiles"

À la suite directe de ceci, se trouve un passage de D dont l'encre est largement effacée, de telle sorte qu'il est totalement illisible ; mais il s'agissait de toute évidence du passage qui vient ici à la suite dans C : "Et les enfants de Manwë et Varda sont Fionwë Úrion, leur fils, et Ilmarë, leur fille ; et ceux-ci étaient les aînés des enfants des Valar. Il résidaient avec Manwë". Une demi-colonne fut placée après "Étoiles", et D, tel que modifié, se poursuit avec "et avec eux se trouvait une grande assemblée de beaux esprits", etc.

Le passage concernant les Lindar, mis entre crochets dans C, fut retenu dans D, avec un changement tardif de "Lindar" en "Vanyar".

"et la défense principale contre Melkor" ; D "le bras droit d'Ilúvatar, et la défense principale contre la malice de Melkor."

À partir du début du §37, et jusqu'à la fin de l'écrit, je présente le texte de D en entier.

§37. Mais Ulmo était seul, et il n'habitait pas en Valinor, et ne s'y rendait jamais sauf dans le cas où il était nécessaire de tenir un grand conseil : il résidait dans l'Océan Extérieur depuis le commencement d'Arda, et il y réside encore. De là il gouvernait l'écoulement de toutes les eaux, et les marées, le cours de tous les fleuves et le renouvellement des sources, et la distillation des pluies et des rosées dans chaque contrée située sous le ciel. Dans les endroits profonds, il consacre sa pensée à des musiques grandes et terribles ; et de là l'écho s'en va courir dans toutes les veines du monde, dans la tristesse et dans la joie ; car pour joyeuse que soit la fontaine qui s'élève sous le soleil, elle ne prend pas moins ses sources dans les puits d'un chagrin profond, aux fondations de la Terre. Les Teleri apprirent beaucoup d'Ulmo, et pour cette raison leur musique possède-t-elle à la fois tristesse et enchantement. Salmar vint avec lui sur Arda, lui qui créa les trompes d'Ulmo, que nul ne peut oublier, les eût-il entendues une seule fois ; et vinrent également Ossë et Uinen, à qui il confia le contrôle des vagues et des mouvements des Mers Intérieures, et nombre d'autres esprits à ses côtés. Et ainsi fut-il que [ajouté :] grâce au pouvoir d'Ulmo / même sous l'obscurité de Melkor la vie suivit son cours, à travers maints canaux secrets, et que la Terre ne mourut point ; et à tous ceux qui étaient perdus dans l'obscurité ou qui erraient loin de la lumière des Valar, Ulmo prêta toujours l'oreille ; et il n'abandonna jamais la Terre du Milieu, et à quelque ruine ou quelque changement qui eût pu survenir, il ne cessa d'accorder sa pensée, et il ne le fera pas avant la fin des jours.

Le passage suivant, concernant Yavanna et Oromë, est tiré du §34 de C ; il fut omis à cet endroit dans D (p.33).

[§34] Et, en cette période d'obscurité, Yavanna ne voulait pas non plus abandonner totalement les terres extérieures ; car toutes choses qui poussent lui sont chères, et elle pleurait les travaux qu'elle avait entamés en Terre du Milieu, mais que Melkor avait défigurés. Quittant par conséquent la demeure d'Aulë et les prés fleurissants de Valinor, elle s'y rendit de temps à autres et soigna les blessures provoquées par Melkor ; et, revenant, elle pressait toujours les Valar à cette guerre qu'ils devraient sûrement engager contre sa domination maléfique, avant la venue des Premiers Nés. Et Oromë, le dresseur de bêtes, chevauchait aussi de temps à autres dans l'obscurité des forêts sans lumière ; tel un puissant chasseur il venait, avec lance et arc, [poursuivant jusqu'à la mort les monstres et les créatures cruelles du royaume de Melkor. Alors, porté par son infatigable coursier à la crinière luisante et aux sabots dorés, il faisait retentir son grand cor Rombaras, auquel >] sur son infatigable coursier à la crinière luisante et aux sabots d'or, poursuivant jusqu'à la mort les monstres et les créatures cruelles du royaume de Melkor. Alors, dans la lumière crépusculaire du monde, il faisait retentir sur les plaines d'Arda son grand cor, le Valaróma, auquel / les montagnes faisaient écho et au son duquel les ombres d'Utumno fuyaient, et même le cœur de Melkor en personne tremblait, pressentant la colère à venir.

Le paragraphe suivant, après que Pengoloð se fut adressé à Ælfwine (pas dans C), emprunte un passage à l'Ainulindalë B, V.160-1 (ne constituant pas lui-même une grande modification de la Musique des Ainur originelle, présente dans le Livre des Contes Perdus, I.57), qui ne fut pas utilisé dans C :

À présent tout t'a été dit, Ælfwine, pour le moment, en ce qui concerne l'aspect de la Terre et de ses maîtres au temps qui précéda les jours et avant que le monde ne devînt tel que les Enfants l'avaient découvert. Sur cela, tu n'as rien demandé, mais j'en dirai un peu et ainsi conclurai. Car les Elfes et les Hommes sont les Enfants ; et aucun des Ainur, du fait qu'ils n'avaient pas une compréhension complète de ce thème par lequel ils intégrèrent la Musique, n'osa rien ajouter à leur façonnage. C'est pour cette raison que les Valar représentent plus pour ces races-là des aînés et des chefs que des maîtres ; et quand les Ainur, dans leurs échanges avec les Elfes et les Hommes, entreprirent jamais de les forcer quand ils ne voulaient pas se laisser diriger, il en résulta rarement du bien, aussi bonnes que fussent les intentions. Les Ainur ont principalement eu des échanges avec les Elfes, car Ilúvatar avait conçu les Eldar avec une nature plus semblable à celle des Ainur, bien qu'avec une puissance et une stature moindres, alors qu'aux Hommes il accorda d'étranges dons.

§38. Car il est dit qu'après le départ des Valar, le silence régna pendant un âge, et qu'Ilúvatar resta assis, seul, dans ses pensées. Alors il parla, et il dit : "Voyez, j'aime la Terre, qui est un palais pour les Eldar et les Atani ! Mais les Elfes seront les plus belles de toutes les créatures terrestres, et, de tous mes enfants, ce seront eux qui auront, concevront et apporteront le plus de beauté ; et ils auront la plus grande félicité en ce monde. Mais aux Atani (qui sont les Hommes) j'accorderai un nouveau don."

§39. Par conséquent, il souhaita que le cœur des Hommes cherchât au-delà du monde et qu'il n'y trouvât aucun repos ; mais ils posséderaient la vertu de façonner leur vie, au sein des pouvoirs et des hasards du monde, au-delà de la Musique des Ainur, qui représente comme un destin pour toutes les choses autres ; et de leur action tout devrait être concrétisé, en forme et en actes, et le monde accompli jusque dans la dernière et la plus petite des choses. [Le passage suivant fut enlevé : Ô! Même nous, les Eldalië, avons découvert, à notre désarroi, que les Hommes ont un pouvoir étrange pour le bien ou le mal, et pour détourner les choses du dessein des Valar ou des Elfes ; de telle sorte qu'il se dit parmi nous que le Destin n'est pas maître des enfants des Hommes ; pourtant ils sont aveugles, et petite est leur joie, elle qui devrait être grande.]

§40. Mais Ilúvatar savait que les Hommes, se trouvant au milieu des tourments et des pouvoirs du monde, s'égareraient souvent, et n'useraient pas de leur don en harmonie ; et il dit : "Ceux-là aussi, en leur temps, découvriront que tout ce qu'il accomplissent ne fait que s'ajouter à la gloire de mon œuvre." Pourtant nous, les Eldar, croyons que les Hommes représentent souvent un chagrin pour Manwë, qui connaît très bien l'esprit d'Ilúvatar. Car il nous semble que, parmi tous les Ainur, c'est à Melkor que les Hommes ressemblent le plus, et pourtant il les a toujours craints et haïs, même ceux qui l'ont servi.

Il est une chose qui accompagne ce don de liberté, que le séjour et la vie des enfants des Hommes ne soient que de courte durée dans le monde, et qu'ils ne soient pas liés à lui, et qu'ils partent bientôt, vers nous ne savons où. Alors que les Eldar restent jusqu'à la fin des jours, et leur amour pour la Terre et pour le monde entier est par conséquent plus singulier et plus poignant, et, les années passant, toujours plus mélancolique. La mémoire est notre fardeau. Car les Eldar ne meurent point tant que le monde ne meurt pas, à moins qu'ils ne soient tués ou éperdus de chagrin (car à ces deux morts similaires ils sont sujets) ; et l'âge n'atténue pas non plus leur force, à moins d'avoir été rendus las par dix mille siècles ; et, mourant, ils sont rassemblés dans les halls de Mandos, en Valinor, d'où ils reviennent souvent et renaissent parmi leurs enfants. Mais les fils des Hommes meurent vraiment, et quittent le Monde (est-il dit) ; c'est pourquoi on les appelle les Invités, ou les Etrangers. La mort est leur destin, le don d'Ilúvatar, que les Pouvoirs eux-mêmes envieront, avec l'usure du Temps. Mais Melkor avait jeté son ombre sur elle, et l'avait pervertie avec l'obscurité, et du bien il avait fait sortir le mal, et de l'espoir la peur. Pourtant les Valar nous ont dit que les Hommes feront partie de la Seconde Musique des Ainur, alors qu'Ilúvatar n'a pas révélé son dessein concernant les Elfes après la fin du Monde, et que Melkor ne l'a pas découvert.

Commentaire sur le texte D de l'Ainulindalë

Nous verrons que ce texte, qui ne mérite qu'en partie le nom de nouvelle version, ne développe pas, ni ne contredit ni ne clarifie à quelque égard que ce soit la "nouvelle cosmologie" – c'est à dire tel que D fut écrit à l'origine. Le changement, dans le §24 de "ils descendirent dans les Halls d'Aman" en "ils descendirent dans les champs d'Arda" rend juste ce passage plus cohérent : car Arda avait à présent été établie, et c'était pour le conflit en Arda que ces autres esprits vinrent. Le changement, dans le §23, de "au centre des immenses halls du Monde" en "au centre des immenses halls d'Aman" n'est probablement pas important, puisque l'un équivaut clairement à l'autre (voir p.28).

Toutefois, avec les corrections et les ajouts faits au texte, un nouvel élément apparaît : Ëa. Il s'agissait du mot qu'Ilúvatar utilisa au moment de la Création du Monde : "Ëa ! Que ces choses Soient !" ; et les Ainur surent que "Ilúvatar avait conçu une chose nouvelle, Ëa, le Monde qui Est" (§20). Dans le §23, où le texte de C, "les immenses halls du Monde", était devenu dans D "les immenses halls d'Aman", "Aman" fut remplacé par "Ëa". Dans le §15, l'absence de changement de "les Halls d'Aman" en "les Halls d'Ëa" fut de toute évidence une omission. La signification tardive de "Aman", le Royaume Béni, apparaît dans un ajout au texte dans le §32.

Il ne fait aucun doute qu'Ëa, le Mot de la Création qui est aussi le mot désignant le Monde Créé, fonctionne ici de la même façon que le fit Aman ; l'"Existence" que le mot contenait et amenait était le "Monde nouveau… englobé par le Vide" dont les Ainur avait eu la vision (§11), et qu'ils percevaient à présent comme une lueur au loin, "comme un nuage au vivant cœur de flamme" (§20), et dans lequel descendirent ceux d'entre eux qui le souhaitèrent.

Mais ils est parfaitement explicite que les Ainur, créés par Iluvatar (§1), résidaient dans de "belles contrées" qu'Ilúvatar avait conçues pour eux (§10) ; certains d'entre eux restèrent "au-delà des confins du Monde" (§21) – et Tulkas entendit parler "dans le ciel lointain" de la Guerre en Arda. Comment le mot Ëa peut-il dès lors être défini, dans la liste des "modifications de 1951" (p.7), comme "Univers de ce qui Est" ? Cette expression ne peut certainement pas être mise en équivalence avec "le Monde qui Est" (§20). L'"Univers de ce qui Est" ne doit-il pas inclure "Ëa, le Monde", ainsi que les Ainur qui assistèrent à sa création ?

D'autres points soulevés par les différences entre C et D, et par les corrections apportées à D, sont référencés sous les paragraphes dans lesquels ils interviennent :

§31. L'omission des mots "des Noldor" après "maîtres du savoir" fut probablement due au fait que Pengoloð est formellement un Noldo : cf. §36, où D a "que nous Noldor nommons Elbereth".

Dans la dernière partie, substantiellement révisée, de ce paragraphe (p.32 ; texte C, p.17), les noms des Lampes sont de nouveau changés, de Foros et Hyaras en Forontë et Hyarantë, et, par une correction hâtive, ils atteignent en fin de compte les formes finales Illuin et Ormal (comme donné dans la liste des "modifications de 1951", p.7). À présent, il est spécifié que ce fut Yavanna qui sema les graines en Terre du Milieu ; et ce fut Aulë qui ouvra les Lampes – mais ceci était dit dans Annales de Valinor, à la fois dans les primitives et dans les ultérieures, (IV.263, V.110), et remonte en effet à la Musique des Ainur originelle (I.69).

Dans la correction apportée au passage concernant la croissance en Arda, sous la lumière des Lampes, la narration en revient à la tradition plus ancienne qui concernait les premières fleurs (bien que "herbes" apparût déjà) ; voir p.22 note 17.

"Almaren, sur le Grand Lac", comme dans la liste de 1951 (p.7), remplace à présent "Almar, sur un grand lac".

§32. Aman, dans un ajout au manuscrit, acquiert à présent sa signification tardive. – Le récit de l'assaut des Valar, arrivant de Valinor, contre Melkor, est légèrement développé dans D : ils arrivèrent "accompagnés d'une grande armée", Melkor "demeura caché jusqu'à leur départ", et "retourna alors à sa demeure du Nord", où il bâtit Utumno.

§36. Le changement tardif de "ce fut elle qui ouvra les Étoiles" en "ce fut elle qui ouvra les Grandes Étoiles" est remarquable : il doit être suggéré par là que Varda conçut uniquement les Grandes Étoiles. Voir p.376 et note 4.

§34. (p.35 ; passage manquant par rapport à son emplacement dans C). Le nom Rombaras, pour le Cor d'Oromë, n'existe qu'ici ; le nom qui le remplaça lors de la révision du passage, Valaróma, apparaît dans la liste de 1951 (p.7).

D fut la dernière version de l'Ainulindalë. Un tapuscrit en fut tiré, mais il s'agit d'un texte dactylographié sans importance, hormis concernant quelques notes que mon père rédigea dessus. Ce texte fut tiré de D quand la plupart des corrections, mais pas toutes, lui eurent été apportées. En haut de la première page il griffonna la note suivante (qui n'est malheureusement pas entièrement lisible) :

Le Monde devrait équivaloir à Arda (le royaume) = notre planète.
Création l'Univers (........ univers) devrait être Ëa, Ce Qui Est.

Ceci soulève de nouveau, et de nouveau sans réponse définitive, la question évoquée aux pp.37-8. La note est au moins claire sur ce point, que "le Monde" ne doit plus être le "Monde nouveau… englobé par le Vide" que virent les Ainur (§11), mais que le terme doit être appliqué à Arda – et il s'agit bien sûr d'un retour, en ce qui concerne le mot en lui-même, au stade de l'Ambarkanta, où Ilu (Arda) est "le Monde" (voir p.28). Mais la difficulté de définir Ëa comme "Univers de ce qui Est", dans la liste de 1951, ou comme "Création l'Univers", dans la présente note, persiste - persiste, c'est à dire, si persiste aussi la conception d'un "Monde englobé par le Vide" et séparé du Vide. Il semble plutôt, en fait, que mon père ait réfléchi en des termes quelque peu différents : Arda, le Monde, est placé au cœur d'une immensité infinie, dans laquelle toute "Création" est comprise ; mais il n'y a aucun moyen de savoir à quel moment fut rédigée cette note. Voir plus loin pp.62-4.

On peut lire une autre notre griffonnée sur la première page du tapuscrit : "Ilúvatar le Père de tout (ilúve 'l'ensemble')" ; cf. les Étymologies (V.361) : racine IL "tout", ILU "univers", quenya ilu, ilúve, Iluvatar. Pour l'étymologie originelle d'Ilúvatar ("Père du Ciel"), voir I.255.

Sur la page de titre du tapuscrit, mon père écrivit : "Atani (Seconds) Suivants = Hommes". Atani (qui figure sur la liste des modifications de 1951) ne se trouve pas dans l'Ainulindalë C, mais apparaît dans D (page de titre et §38).

Ainulindalë C*

J'ai déjà évoqué la relation de cette version très remarquable avec l'Ainulindalë C, et montré qu'elle précéda C et qu'elle fut composée avant l'achèvement du Seigneur des Anneaux (voir pp.3-6). J'ai également noté qu'au moment de prêter le tapuscrit C* à Katherine Farrer en 1948, mon père le libella "Version Monde Rond", et qu'il donna aussi l'ancien manuscrit B (selon toute probabilité, avant de l'avoir recouvert d'une nouvelle écriture constituant la version C), qu'il libella "Version Monde Plat".

Il n'y a que deux détails à prendre en considération dans la première partie de cette version. Dans le §15, C* avait, tout comme C, "les Halls d'Anar", et de nouveau, comme dans C, ce fut plus tard rectifié en "les Halls d'Aman". Cette rectification fut effectuée en même temps sur les deux textes ; mais dans C* mon père ajouta une note de bas de page : "Anar = le Soleil" (voir p.44). Et dans le §19, alors que C et D ont tous deux "car l'histoire était incomplète, et la construction des cercles non encore achevée quand la vision avait disparu", C* a "les cercles du temps" (cette formulation fut retenue dans le Silmarillion publié, p.20).

Mais à partir de l'intérieur du §23, et jusqu'à la fin du §24, C* développe le texte de B assez différemment de C :

§23. Ainsi commencèrent leurs grands travaux [rejeté immédiatement : au commencement du Temps, et dans les âges infinis et oubliés] dans les déserts incommensurables et inexplorés, et dans des âges infinis et oubliés, jusqu'à ce que, dans les Profondeurs du Temps et au centre des immenses halls du Monde, en vint à être cette heure et cet endroit où fut bâtie la demeure des Enfants d'Ilúvatar. Et de nombreux Valar se rassemblèrent là, venant des parties les plus lointaines du ciel. Mais les premiers de ceux-là fut Melkor. Et Melkor prit la Terre, alors qu'elle était encore jeune et pleine de feu, pour son propre royaume.

§24. Mais Manwë était le frère de Melkor, et il était l'instrument principal du second Thème qu'avait fait naître Ilúvatar, contre la dissonance de Melkor. Et il appela à lui d'autres membres de son espèce et maints esprits, à la fois supérieurs et moindres, et leur dit : "Rendons-nous dans les Halls d'Anar [non corrigé], là où est allumé le Soleil du Petit Monde, et surveillons que Melkor n'amène point tout à la ruine !"

Et ils se rendirent là-bas, Manwë, Ulmo et Aulë, et d'autres encore dont tu entendras parler, Ælfwine, et vois ! Melkor se tenait devant eux ; mais il n'avait que peu de suivants, hormis les quelques rares esprits moindres qui avaient accordé leur musique à la sienne ; et il marchait seul ; et la Terre était en flammes. L'arrivée des Valar fut en vérité mal accueillie par Melkor, car il ne désirait point d'amis, mais des serviteurs, et il dit : "Ceci est mon royaume, que j'ai déclaré lié à moi." Mais les Valar répondirent qu'il ne pouvait légitimement faire cela car, dans la conception comme dans la gérance, ils avaient tous leur part. Et il y eut combat entre les Valar et Melkor ; et, pour un temps, Melkor partit et se replia au-delà des rayons du Soleil, et laissa couver son désir.

Pour les deux phrases que j'ai mises en italiques, voir pp.43-4. Dans cette version, la narration diffère de celle de C, puisque ici Melkor précédait les autres Ainur, et Manwë ne lançait pas depuis Arda ses appels aux autres esprits, qui n'étaient pas encore venus, mais les invitait à pénétrer en Arda avec lui.

À partir du début du §25, C* revient au texte commun (plus précisément, à partir de cet endroit C suit C*) ; l'expression "Royaume d'Anar", dans le §25, fut corrigée plus tard en "Royaume d'Arda" (dans C, ce changement fut effectué lors de l'écriture, p.22 note 13). Mais vers la fin du §27, C* diverge de nouveau :

... car aussi sûrement que les Valar démarraient une œuvre, Melkor la défaisait ou la corrompait ; de telle sorte que les forêts devinrent sauvages, putrides et pestilentielles, et que les bêtes devinrent des monstres de corne et d'ivoire, et combattirent, et teintèrent la terre de sang.

Dans C, ce passage intervient plus tard (§32), et la corruption qui est décrite est celle mise en œuvre par Melkor contre les choses vivantes qui naquirent dans la lumière des Lampes ; mais dans C*, comme nous le verrons, l'histoire des Lampes avait été abandonnée (p.43).

C* saute alors de la fin du §27 au §31, qui dans C forme part des paroles de Pengolod (Pengoloð), après la fin de l'Ainulindalë proprement dite, et qui se présente comme suit :

§31. Et ce conte, je l'ai également entendu parmi les sages des Noldor, dans des âges révolus : qu'au beau milieu de la Guerre, et avant même qu'aucune chose ne crût ou ne marchât sur Terre, il fut un temps où les Valar eurent presque la maîtrise ; car un esprit de grande force et de grande robustesse vint à leur aide, entendant, dans le ciel lointain, qu'une bataille avait lieu dans le Petit Monde. Et il arriva tel une tempête de rires et de chants forts, et la Terre trembla sous ses grands pieds dorés. Ainsi vint Tulkas, le Fort et le Joyeux, dont la colère passe comme un vent puissant, dissipant nuages et obscurité devant lui. Et Melkor fut secoué par le rire de Tulkas, et s'enfuit de la Terre. Alors il se concentra et fit appel à toute sa puissance et à toute sa haine, et dit : "Je mettrai en pièces la Terre, et la briserai, et nul ne la possédera."

Mais ceci, Melkor ne pouvait le faire, car la Terre ne peut être entièrement détruite, si son destin est contraire ; néanmoins, Melkor en saisit une part, et la prit pour lui-même, et l'arracha ; et il en fit une petite terre lui appartenant, et elle tourna dans le ciel, suivant la grande terre où qu'elle allât de telle sorte que, de là, Melkor pouvait observer tout ce qui se passait en dessous, et répandre sa malice et troubler les mers et faire trembler les terres. Et pourtant il circule, parmi les Eldar, une rumeur sur la guerre, selon laquelle les Valar prirent d'assaut la forteresse de Melkor, et le jetèrent dehors, et envoyèrent celle-ci hors de la Terre, et qu'elle est toujours dans le ciel, Ithil, que les Hommes appellent Lune. Il y règne à la fois une chaleur intenable et un froid insupportable, comme on pourrait l'attendre dans toute œuvre de Melkor, mais à présent au moins est-elle pure, bien que totalement aride ; et là-bas rien ne vit, ni n'a vécu, ni ne vivra. Et en cela se révèlent une fois de plus les paroles d'Ilúvatar ; car Ithil est devenue un miroir pour la Terre plus grande, capturant la lumière de la Soleil, quand elle est invisible [NdT : ici, J.R.R. Tolkien mentionne clairement le genre féminin "…the Sun, when she is invisible" ; ce n'est pas le cas dans le reste du texte] ; et, par malice, l'argent se teinta d'or, et la lumière lunaire se teinta de lumière solaire, et la Terre se trouva considérablement embellie, dans son tourment et son préjudice.

Mais de tous ces sujets-là, Ælfwine, d'autres te parleront...

Ces derniers mots constituent le début du §28 dans C, la fin de l'Ainulindalë proprement dite, et le paragraphe apparaît dans C* sous une forme pratiquement identique. Après ceci, C* s'interrompt brutalement avec le passage de conclusion, §§38-40 de C, dans lequel existent toutefois des différences notables. Le §38 se lit ainsi dans C* :

Mais dans les Halls Intemporels, au-delà du Monde, le silence régna après le départ des Valar, et Ilúvatar était assis seul dans ses pensées, et les Bénis qui se tenaient près de lui ne bougeaient pas. Alors Ilúvatar parla, et il dit : "En vérité j'aime le Monde, et suis heureux qu'il Existe. Et ma pensée se consacre à cet endroit où se trouvent les palais des Elfes et des Hommes. Voyez ! Les Eldar seront les plus belles des créatures terrestres, et ils auront et concevront plus de beauté que toute autre chose née de ma pensée, et ils auront la plus grande félicité dans le Monde. Mais aux Hommes j'accorderai un nouveau don."

Il est à noter que le fragment de manuscrit trouvé avec les documents concernant l'adûnaïque, évoqué p.4, possède la structure précise de C* : il commence avec "Mais de tous ces sujets-là, Ælfwine...", et se poursuit jusqu'à la fin du paragraphe "...et ainsi tes pieds se trouvent-ils sur le commencement de la route", continuant après cela par "Mais dans les Halls Intemporels, au-delà du Monde..."

Le §39 est pratiquement le même dans les deux textes ; mais le §40, après la phrase d'ouverture (les paroles d'Ilúvatar concernant les Hommes), se poursuit ainsi jusqu'à la fin :

Pourtant les Eldar savent que les Hommes ont souvent représenté un chagrin pour les Valar, qui les aiment, et pas moins pour Manwë, qui connaît très bien l'esprit d'Ilúvatar. Car parmi les Ainur, c'est à Melkor que les Hommes ressemblent le plus ; et pourtant il les a toujours craints et haïs, même ceux qui l'ont servi.

Il est une chose qui accompagne ce don de liberté, que le séjour et la vie des Enfants des Hommes ne soient que de courte durée dans le monde, et pourtant qu'ils ne soient pas liés à lui, et qu'ils ne périront pas absolument pour toujours. Alors que les Eldar restent jusqu'à la fin des jours, et que leur amour pour le monde est par conséquent plus profond et plus joyeux, si ce n'est que, quand un mal lui est infligé, ou que sa beauté se trouve ravagée, ils sont alors amèrement marris, et l'affliction des Elfes pour ce qui a pu avoir eu lieu remplit à présent la Terre entière de larmes, que les Hommes n'entendent point. Mais les fils des Hommes meurent vraiment, et abandonnent ce qu'ils ont pu réaliser ou marrir. Pourtant les Valar disent que les Hommes feront partie de la Seconde Musique des Ainur, mais seul Manwë sait ce qu'Ilúvatar a projeté pour les Elfes après la fin du Monde : les Elfes ne le savent pas, et Melkor ne l'a pas découvert.

La section de conclusion, les §§38-40, fut barrée, et à côté d'elle mon père écrivit une question, à savoir la placer "dans Le Silmarillion" ou l'insérer plus tôt dans le présent texte, "sous une forme modifiée".

La différence fondamentale entre C* et C repose en ce que, dans C*, le Soleil est présent dès le commencement d'Arda (voir les passages en italiques dans le §24, p.40), et que l'origine de la Lune, "dé-mythologisée" de la même manière par la suppression de toute association avec les Deux Arbres, est placée dans le contexte des tumultes de la conception d'Arda. Il semble en effet étrange que mon père fût prêt à concevoir la Lune – la Lune, que chérit la mémoire des Elfes (V.118, 240) – comme une survivance morte et dévastée de la haine de Melkor, si belle que soit sa lumière. En conséquence, l'ancienne légende des Lampes fut également abandonnée : d'où l'emplacement différent du passage concernant la perversion des choses vivantes par Melkor, p.41.

Il n'y a aucune indication d'aucune sorte sur la façon dont le mythe des Deux Arbres devait être adapté à ces nouvelles idées. Mais à cette époque-là la "dé-mythologisante" version C* fut mise de côté ; et le texte D s'inspira de C sans aucune trace d'elles. Les Annales d'Aman, assurément plus tardives que la fin de la série Ainulindalë, contient un récit complet de la Conception du Soleil et de la Lune ; et dans la longue lettre de mon père à Milton Waldman, écrite de manière presque certaine en 1951, l'ancien mythe est entièrement présent, et sa pertinence établie (Lettres, n° 131) :

Il y avait la Lumière de Valinor, rendue visible dans les Deux Arbres d'Argent et d'Or. Ceux-ci ont été abattus par l'Ennemi par pure malveillance, plongeant Valinor dans les ténèbres bien qu'on en ait tiré les lumières du Soleil et de la Lune avant qu'ils ne meurent complètement. (Une différence marquée ici, entre ces légendes et la plupart des autres, est que le Soleil n'est pas un symbole divin, mais un substitut, et que la "lumière du Soleil" (le monde sous le soleil) désigne alors un monde déchu et une vision imparfaite et sans unité.)

Reste, en conclusion, la question déroutante du nom Anar dans C* et C, à laquelle je ne puis apporter aucune réponse satisfaisante. Anar apparaissait pour la première fois dans le §15, où il est fait référence à la "résidence dans les Halls d'Anar, que les Elfes nomment Arda, la Terre" ; et ici, dans les deux textes, mon père corrigea "Anar" en "Aman", alors que dans C* il ajouta une note de bas de page : "Anar = le Soleil". Dans le §24, les esprits que Manwë avait appelés à son aide "descendirent dans les Halls d'Anar", et ici aussi "Anar" fut plus tard changé en "Aman" dans C ; dans C*, la formulation est quelque peu différente, et dans ce texte "Anar" fut maintenu : Manwë disait aux autres esprits : "Rendons-nous dans les Halls d'Anar, là où est allumé le Soleil du Petit Monde". La conservation de "'Anar" dans C* semble toutefois n'être qu'une omission. Enfin, dans le §25, sont nommés "les Sept Grands du Royaume d'Anar", subséquemment changé dans C*, mais lors de l'écriture dans C, en "du Royaume d'Arda".

Le nom Anar (Anor) = "le Soleil" remonte à loin - à The Lost Road, au Quenta Silmarillion, et aux Étymologies (voir l'Index du Vol.V), et il avait été repris dans The Notion Club Papers (IX.302-3, 306), et dans Minas Anor, Anárion, Anórien dans Le Seigneur des Anneaux. Par conséquent, il semble à première vue très probable que Anar signifie "le Soleil" dans ces textes de l'Ainulindalë. En se basant sur cette hypothèse, la note de bas de page concernant le §15 de C* n'était qu'un commentaire explicatif ; puisque "le Royaume d'Anar", dans le §25, = "le Royaume du Soleil" ("le Soleil du Petit Monde") : cf. le changement, dans le §14 de D (p.30), de "la surface entière du Soleil" en "la surface entière d'Arda". Le fait que dans C, où le mythe de la Conception du Soleil et de la Lune est implicitement présent, mon père écrivît "le Royaume d'Anar" pourrait s'expliquer par le fait qu'il avait C* devant lui, et qu'il écrivit "Anar" par inadvertance, avant de le remplacer immédiatement par "Arda".

Il existe toutefois une objection radicale à cette explication. Dans les §§15 et 24, "les Halls d'Anar" désignent "les immenses halls du Monde", avec leurs "feux tournoyants", à l'intérieur desquels Ilúvatar choisit un emplacement pour la demeure des Elfes et des Hommes ; et subséquemment Anar > Aman > Ëa (p.31, §23). Il semble ici impossible d'interpréter Anar comme "le Soleil". Il se peut par conséquent que la note de mon père, renvoyant au §15 de C*, "Anar = le Soleil" (rédigée au même moment que celui où il changea "Anar" en "Aman" dans le corps du texte), implique qu'il avait utilisé ce nom dans un autre sens, mais qu'il affirmait à présent que Anar signifiait cela et rien d'autre.