Lettre 153 - A Peter Hasting (projet)
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Rédigé par Dior et Olivia
[Peter Hastings, responsable de la librairie Newsman (une librairie catholique d'Oxford), écrivit pour exprimer son enthousiasme à l'égard du Seigneur des Anneaux, mais demandait si Tolkien n'avait pas "outrepassé les limites dans le domaine de la métaphysique". Il donnait plusieurs exemples: premièrement, "l'affirmation de Fangorn selon laquelle le Seigneur Ténébreux aurait créé les Trolls et les Orcs". Hastings suggérait que le mal était incapable de créer quoi que ce soit et que même si c'était le cas, ses créatures "ne pourraient montrer de propension à faire le bien, même très petite"; tandis qu'un des Trolls dans le Hobbit, William, éprouve un sentiment de pitié à l'égard de Bilbo. Il citait aussi la description de Bombadil par Baie d'Or: "Il est". Selon Hastings, cela semblait sous-entendre que Bombadil était Dieu. Hastings était surtout concerné par la réincarnation des Elfes dont Tolkien lui avait parlé lors d'une conversation. Il écrivit à ce propos: "Dieu n'a utilisé ce procédé dans aucune de ses créations dont nous ayons connaissance, et il me semble que c'est aller au-delà de la position d'un sous-créateur que de la produire (la réincarnation) comme quelque chose de fonctionnel car un sous-créateur lorsqu'il traite des relations entre créateur et créé devrait utiliser les procédés qu'il sait le Créateur avoir déjà utilisé...". "L'Anneau" est tellement bien rendu que c'est une pitié que de le priver de sa réalité en allant au-delà des limitations du travail d'écrivain.' Il demandait aussi si la réincarnation des Elfes ne créait pas de problèmes pratiques: "Qu' arrive-t'il aux descendants d'un Humain et d'un Elfe qui se marient ?" Et à propos d'un autre sujet il demandait comment Sauron, étant donné son diabolisme extrême, avait pu "conserver la coopération des Elfes" jusqu'à ce que les Anneaux de Pouvoir soient forgés.]

Septembre 1954

Cher Mr Hastings,

            Merci beaucoup pour votre longue lettre. Je suis désolé de ne pas avoir le temps d'y répondre aussi complètement qu'elle le mérite. Vous m'avez en tout cas fait l'honneur de me prendre au sérieux, bien que je ne puisse manquer de me demander si ce n'est pas "trop sérieusement", ou dans de mauvaises directions. L'histoire est, en dernier recours, un conte, un morceau de littérature, censé avoir un effet littéraire et non pas "l'histoire réelle". Que le moyen employé, celui de donner au décor un air historique et (une illusion de ?) trois dimensions, soit réussi semble être démontré par le fait que plusieurs correspondants l'ont traité de la même manière - selon leurs propres centres d'intérêts et connaissances: c'est à dire comme si c'était un récit d'époques et de lieux réels, que mon ignorance ou mon manque d'attention ont mal représentés à certains endroits ou échoués à représenter correctement dans d'autres. Son économie, sa science, ses objets, sa religion et sa philosophie sont défectueux ou à tout le moins sommaires.

            J'ai bien sûr déjà considéré tous les points que vous soulevez. Mais vous présenter mes réflexions (sous une autre forme) prendrait un livre *, et n'importe quelle réelle réponse à vos questions plus profondes doit au moins attendre que vous ayez entre les mains plus d'éléments: le Volume III par exemple, sans parler des histoire plus "mythiques" de la Cosmogonie, du Premier et du Second Âges. Sachant que toute l'affaire du début jusqu'à la fin traite principalement de la relation entre Création et fabrication/ sous-création (avec accessoirement la question connexe de la "mortalité"), il doit être clair que les références à ces sujets ne sont pas innocentes mais fondamentales: elles peuvent être fondamentalement "fausses" du point de vue de la Réalité (la réalité externe). Mais elles ne peuvent être fausses à l'intérieur de ce monde imaginaire puisque c'est ainsi qu'il est conçu.

            Nous sommes entièrement en désaccord sur la nature de la relation de la sous-création à la Création. J'aurais dû préciser que la libération des "moyens que l'on sait le Créateur avoir déjà utilisé" est la fonction fondamentale de la sous-création, un hommage à l'infinité de Sa variété potentielle, une des manières par laquelle elle est effectivement montrée, comme je l'ai effectivement dit dans l'Essai. Je ne suis pas métaphysicien; mais j'aurais tendance à croire que c'est une métaphysique curieuse - il n'y en a pas une mais plusieurs, même potentiellement une infinité - que celle qui déclarerait que les moyens connus (dans un domaine aussi fini que nous puissions le soupçonner) comme ayant été utilisés sont les seuls possibles, ou efficaces, ou possiblement acceptables pour et par Lui !

            La "réincarnation" peut être de la mauvaise théologie (plutôt que de la métaphysique) lorsqu'appliquée à l'Humanité; et mon Légendaire, particulièrement "La Chute de Númenor" qui se situe directement avant Le Seigneur des Anneaux, est basé sur mon opinion: que les Hommes sont par essence mortels et ne doivent pas essayer de devenir "immortels" dans la chair **. Mais je ne vois pas comment même dans le Monde Primaire un théologien ou un philosophe, à moins d'être bien mieux informé que je ne le crois possible sur la relation entre esprit et corps, pourrait nier la possibilité de la ré-incarnation comme mode d'existence, prescrit pour certaines espèces de créatures rationnelles incarnées.

            Je suppose que les principales difficultés dans lesquelles je me suis engoncé sont scientifiques et biologiques - ce qui me préoccupe tout autant que le métaphysique et le théologique (même si cela ne semble pas vous gêner autant). Les Elfes et les Hommes sont bien entendu au sens biologique une seule race, ou ils ne pourraient sinon se mêler et avoir des rejetons fertiles - même comme événement rare: il n'y a dans mes légendes que deux cas de telles unions, et elles se rejoignent dans les descendants d'Eärendil1. Mais depuis que certains ont soutenu que le taux de longévité est une caractéristique biologique dans des limites de variation, vous ne pouvez pas avoir des Elfes en un sens "immortels" - pas éternels, mais ne mourrant pas de "vieillesse" - et des Hommes mortels, à peu près comme ils semblent l'être dans le Monde Primaire - et pourtant suffisamment apparentés. Je pourrais répondre que cette "biologie" n'est qu'une théorie, que la "gérontologie" moderne, quelque soit le nom par lequel ils la désignent, considère le "vieillissement" comme plus mystérieux et moins clairement inévitable dans la physiologie humaine. Mais je devrais plutôt répondre : je n'en ai cure. C'est un principe biologique dans mon monde imaginaire. C'est seulement (pour l'instant) un monde imaginé incomplet, un monde "secondaire" rudimentaire ; mais s'il plaisait au Créateur de lui donner (dans une forme corrigée) une Réalité sur quelque plan que ce soit, vous auriez juste à y entrer et à commencer à en étudier sa biologie différente, c'est tout.

            Mais telle qu'elle est, bien qu'elle semble m'avoir échappé, si bien que certaines parties semblent (me semblent) plutôt être révélées à travers moi que par moi, son but est toujours largement littéraire (et si vous ne tiquez pas sur le mot, didactique). Les Elfes et les Hommes sont représentés comme biologiquement apparentés dans cette "histoire" parce que les Elfes sont la représentation de certains aspects des Hommes, de leurs talents et de leurs désires, incarnés dans mon petit monde. Ils ont certaines libertés et certains pouvoirs que nous devrions aimer posséder, et la beauté, le péril et la tristesse de la possession de ces choses est exposée en eux...

            Sauron n'était bien entendu pas "maléfique" à l'origine. Il était un "esprit" corrompu par le Seigneur des Ténèbres Primaire (le Sous-créateur Primaire Rebelle) Morgoth. Il lui fut donné une opportunité de se repentir lorsque Morgoth fut renversé, mais il ne put faire face à l'humiliation de l'abjuration et de l'imploration du pardon ; et ainsi son retour temporaire vers le bien et la "bienveillance" finit dans une chute encore plus profonde jusqu'à ce qu'il devienne le représentant principal du Mal au cours des Âges suivants. Mais au début du Second Âge il était toujours beau à voir, ou pouvait toujours prendre une apparence physique agréable - et il n'était effectivement pas totalement maléfique, à moins que tous les "réformateurs" qui veulent accélérer la "reconstruction" et la "réorganisation" ne soient totalement maléfiques, et ce même avant que l'orgueil et le désir d'exercer leur volonté ne les dévore. La branche particulière des Hauts-Elfes concernés, les Noldor ou Maîtres du Savoir, se trouvait toujours du côté de "la science et la technologie", comme nous pourrions les nommer : il désiraient avoir la connaissance que Sauron possédait de plein droit et les Elfes d' Eregion refusèrent les avertissements de Gilgalad et d' Elrond. Ce "désir" particulier des Elfes d' Eregion - une "allégorie" si vous le voulez de l'amour des machines et des procédés techniques) est aussi symbolisé par leur amitié spéciale avec les Nains de la Moria.

            Je ne les considèrerais pas comme plus mauvais ou fous (mais sujets au même péril) que des Catholiques engagés dans certains types de recherches (par exemple, ceux qui produisent, même comme effets annexes, des gaz toxiques et des explosifs) : des choses pas nécessairement maléfiques mais qui, les choses étant ce qu'elles sont et la nature et les motifs des maîtres économiques qui fournissent les moyens pour leurs travaux étant ce qu'ils sont, sont presque sûres de servir à des fins maléfiques. Ce pour quoi ils ne seront pas nécessairement à blamer, même s'ils sont conscients de ce fait.

            Concernant les autres points. Je pense que je suis d'accord avec vous au sujet de la "création par le mal". Mais vous utilisez le mot "création" avec plus de liberté que moi ***. Sylvebarbe ne dit pas que le Seigneur Ténébreux a "créé" les Trolls et les Orcs. Il dit qu'il les a "faits" en contrefaçon de certaines créatures pré-existantes. Il y a, selon moi, une différence énorme entre les deux affirmations, tellement énorme que l'affirmation de Sylvebarbe pourrait (dans mon monde) être vraie. Ce n'est pas vrai en l' occurence pour les Orcs - qui sont fondamentalement une race de créatures "rationnelles incarnées", bien qu'horriblement corrompue, même si pas plus que beaucoup d'Hommes aujourd'hui. Sylvebarbe est un personnage dans mon histoire, pas moi; et bien qu'il ait une excellente mémoire et une certaine sagesse élémentaire, il n'est pas l'un des Sages et il y a un grand nombre de choses qu'il ne connaît ou ne comprend pas. Il ne sait pas ce que sont les "magiciens", ni d'où ils viennent (bien que je le sache moi, même si exerçant mes prérogatives de sous-créateur j'ai pensé qu'il était mieux dans ce conte de conserver à la question un "mystère", mais pas sans des indices vers la solution). La souffance et l'expérience (ainsi probablement que l'Anneau lui-même) ont donné à Frodon plus de perspicacité; et vous lirez dans le Chapitre I du Livre VI les mots qu'il dit à Sam. "L'Ombre qui les a engendrés ne peut que singer, elle ne peut rendre réelles de nouvelles choses par elle-même. Je ne pense pas qu'elle a donnée la vie aux Orcs, elle les a seulement ruinés et déformés." Dans les légendes des Jours Anciens il est suggéré que le Diable a subjugué et corrompu certains des premiers Elfes avant même qu'ils n'aient entendu parler des "dieux" et encore moins de Dieu.

            Je ne suis pas certain à propos des Trolls. Je pense qu'ils ne sont que des "contrefaçons", et donc (bien entendu je n'utilise ici que d'anciens éléments barbares de création de mythologie qui n'ont pas de caractère métaphysique "conscient") ils redeviennent de simples statues de pierre lorsqu'ils ne sont plus dans l'obscurité. Mais il y a d'autres sortes de Trolls, en dehors de ces Trolls de pierre plutôt ridicules bien que brutaux, pour lesquels d'autres origines sont suggérées. Bien entendu (puisque inévitablement mon monde est très imparfait même sur son propre plan et n'est pas totalement cohérent - notre Monde Réel n'apparaît pas comme étant complètement cohérent non plus; et je ne suis effectivement moi-même pas convaincu que, bien que dans chaque monde sur chaque plan tout doit en fin de compte être soumis à la Volonté de Dieu, même dans le nôtre il n'y ait pas des contrefaçons sous-crées "tolérées" !) lorsque vous faites parler les Trolls vous leur donnez un pouvoir, pouvoir qui dans notre monde dénote (probablement) la possession d'une "âme". Mais je ne suis pas d'accord (si vous acceptez cet élément de conte de fées) sur le fait que mes Trolls montrent des signes de "bien", vu strictement et non sentimentalement. Je ne dis pas que William a ressenti de la pitié - un mot possédant pour moi une valeure morale et imaginative: c'est la Pitié de Bilbon et plus tard de Frodon qui permet finalement à la Quête d'être achevée - et je ne pense pas qu'il ait montré de la Pitié. J'aurais pu (si Te Hobbit avait été écrit avec plus d'attention et si mon monde avait été plus réfléchi il y quelques 20 années de cela) ne pas utilisé l'expression "pauvre petit bonhomme", tout comme je n'aurais pas dû nommer le troll William. Mais je ne discernais aucune pitié même à ce moment et je l'ai écrit comme un avertissement. La pitié doit retenir quelqu'un de faire quelque chose d'immédiatement désirable et parraissant avantageux. Il n'y a ici pas plus de "pitié" que chez un prédateur baillant ou tapotant tranquillement une créature qu'il pourrait dévorer mais ne veut pas manger parce qu'il n'a pas faim. Ou même que chez beaucoup d'actions accomplies par les hommes dont les causes réelles sont la satiété, la paresse, ou une douceur naturelle totalement non-morale, bien qu'ils puissent leur donner de la dignité au nom de la "pitié".

            Au sujet de Tom Bombadil, je pense vraiment que vous êtes trop sérieux tout en étant dans l'erreur. (Encore une fois, les mots utilisés le sont par Baie d'Or et Tom et non pas par moi en tant que commentateur). Vous me faites quelque peu penser à une de mes relations protestantes qui me reprochait l'habitude catholique (moderne) d' appeller les prêtres Père parce que le nom père n'appartenait qu'à la Première Personne et citant l'Epître de dimanche dernier - de façon non appropriée puisqu'elle dit ex quo . Beaucoup d'autres personnages sont nommés Maître; et si "dans le temps" Tom était premier, il était le Plus Vieux dans le Temps. Mais Baie d'Or et Tom font référence au mystère des noms . Regardez et refléchissez aux mots de Tom dans le Vol. I p. 142 2. Vous devez être capable de concevoir votre relation unique vis-à-vis du Créateur sans nom - n' est-ce-pas: car dans une telle relation les pronoms deviennent des noms propres ? Mais dès que vous vous trouvez dans un monde d'autres être finis possédant chacun une relation similaire, mais unique, avec l'Etre primordial, qui êtes-vous ? Frodon n'a pas demandé "Qu'est Tom Bombadil" mais "Qui est-il". Indubitablement, nous et lui confondons souvent ces questions par négligence. Baie d'Or donne ce que je pense être la bonne réponse. Nous n'avons pas besoin d'entrer dans les subtilités du "Je suis celui qui est" [8]- qui est quelque peu différent du il est#. Elle ajoute comme concession une formulation critique du "que". Il est maître d'une façon particulière: il ne connaît pas la peur ni le désir de domination ou de possession. Il connaît juste et comprend les choses qui le concernent dans son petit royaume naturel. Il juge le moins possible et ne semble même pas faire d'efforts pour amender ou supprimer l' Homme-Saule.

            Je ne pense pas que Tom ait besoin qu'on philosophe à son propos et que cela ne l'améliore pas. Mais beaucoup l'ont considéré comme un élément bizarre ou discordant. Historiquement, je l'ai mis parce que je l'avais déjà "inventé" indépendamment (il est apparu pour la première fois dans l'Oxford Magazine 3) et voulais une 'aventure' en chemin. Mais je l'ai gardé tel quel parce qu'il représente certaines choses qui auraient autrement été laissées de côté. Je ne l'entends pas comme une allégorie - ou alors je ne l'aurais pas affublé d'un nom aussi particulier, individuel et ridicule - mais "l'allégorie" est le seul moyen de montrer certaines fonctions: il est donc une "allégorie", ou un exemple, une certaine incarnation de la pure (réelle) science naturelle: l'esprit qui désire la connaissance des autres choses, leur histoire et nature, parce qu'elles sont "autres" et totalement indépendantes de l'esprit inquisiteur, un esprit égal à l'esprit rationnel, et n'étant nullement concerné par l'envie de "faire" quelque chose de cette connaissance: Zoologie et Botanique, et non Elevage et Agriculture. Même les Elfes montrent à peine cet état d'esprit, ils sont avant tout des artistes. De plus, T.B. met en exergue un autre point dans son attitude envers l'Anneau et l'absence d'effet de ce dernier sur sa personne. Vous devez vous concentrer sur une partie, probablement réduite, du Monde (l'Univers), que ce soit pour raconter un conte, long ou court, ou que ce se soit pour apprendre quoi que ce soit, même si fondamental - et par conséquent beaucoup de choses seront laissées de côté et paraîtront donc distordues ou discordantes. Le pouvoir de l'Anneau sur tous ceux concernés, même sur les Magiciens ou Emissaires, n'est pas une illusion - mais il n'est pas l'ensemble de la situation, sûrement pas de l'état et du contenu de cette partie de l'Univers.

            J'ai déjà discuté de la difficulté biologique du mariage Elfes-Humains. C'est un fait récurrent dans les "contes de fées" et les légendes bien que toutes ces occurences ne reposent pas sur les mêmes notions. Mais j'ai rendu ce fait bien plus exceptionnel encore. Je ne vois pas en quoi la "réincarnation" affecte les problèmes qui en découlent. Mais "l'immortalité" (dans mon monde limitée par la longévité de la Terre) le fait, bien entendu. C'est un fait perçu dans de nombreux contes de fées.

            Dans l'histoire originale de Lúthien et Beren, Lúthien est autorisée à renoncer à son "immortalité" et à devenir "mortelle" - mais lorsque Beren est tué par le Loup-Gardien des Portes de l'Enfer, Lúthien obtient un bref répit pendant lequel ils retournent tous les deux en Terre du Milieu "vivants" - bien que ne se mêlant pas aux autres: une sorte de mythe orphéen inversé, mais un de Pitié et non d'Inexorabilité. Túor épouse Idril, la fille de Turgon, roi de Gondolin; et "il est supposé" (mais pas dit explicitement) qu'il reçoit à titre exceptionnel "l'immortalité" limitée elfique: une exception dans tous les cas. Eärendil est le fils de Túor et le père d' Elros (Premier Roi de Númenor) et d' Elrond, leur mère étant Elwing, fille de Dior, fils de Beren et Lúthien: ainsi, le problème des Demi-Elfes se coule en une seule lignée. L'idée est que les Semi-Elfes ont un pouvoir de choix (irrévocable), qui peut être repoussé mais pas de manière permanente, sur le destin de la race qu'ils partageront. Elros choisit d'être roi, avec une certaine longévité mais mortel, et par conséquent tous ses descendants sont mortels et d'une race spécialement noble mais à la longévité décroissante: Aragorn par exemple (qui pourtant possède une espérance de vie plus importante que ses contemporains, le double en fait, même s'il n'atteint pas l'espérance triple des Númenóréens d'origine). Elrond fait le choix d'être compté parmi les Elfes. Ses enfants - avec une ascendance elfique renouvellée puisque leur mère était Celebrían, la fille de Galadriel - doivent eux aussi faire leur choix. Arwen n'est pas une " ré-incarnation" de Lúthien (ce qui dans le contexte de cette mythologie serait impossible puisque Lúthien est morte comme une mortelle et a quitté le monde temporel) mais une descendante dont l'apparence, le caractère et le destin sont similaires. Lorsqu'elle épouse Aragorn (dont l'histoire d'amour, racontée autre part, n'est pas ici centrale mais à laquelle on trouve parfois des allusions), elle fait le "choix de Lúthien", et ainsi sa séparation d'avec Elrond est particulièrement émouvante. Elrond s'en va au-delà de la Mer. Le destin de ses fils, Elladan et Elrohir, n'est pas connu: ils repoussent leur choix à plus tard et restent en Terre du Milieu pour un certain temps.

            Quant à savoir "quelle autorité décide de ces choses" ? Les "autorités" immédiates sont les Valar (les Pouvoirs ou Autorités): les "dieux". Mais ils ne sont que des esprits créés - d'un ordre angélique supérieur devrions-nous dire, avec des anges inférieurs les assistant - dignes d'admiration donc mais pas de culte @; et bien que puissament " sous-créateurs" et habitant la Terre à laquelle ils sont liés par amour, ayant aidé à sa création et à son ordonnancement, ils ne peuvent de leur propre chef changer une règle établie. Ils en appelèrent à l'Un lors de la crise créée par la rébellion de Númenor - lorsque les Númenóréens tentèrent de se saisir des Terres Immortelles au moyen d'une grande armada dans leur envie de l'Immortalité corporelle - ce qui nécessita un changement catastrophique de la forme de la Terre. Immortalité et Mortalité étant les dons spéciaux de Dieu aux Eruhíni (dans la création desquels les Valars ne jouèrent aucun rôle), il doit être supposé qu'aucune modification fondamentale de leur nature ne pouvait être effectuée par les Valar, même dans un cas: le cas de Lúthien (et Túor) et la position de leurs descendants relevait d'un acte direct de Dieu. L'entrée parmi les Hommes d'une souche elfique est en effet présentée comme faisant partie d'un Plan divin pour l'ennoblissement de la Race humaine, destinée dès le début à remplacer les Elfes.

            Y a-t-il des "limites au travail d'un auteur" excepté celles imposées par sa propre finitude ? Aucune limite, mais les lois de la contradiction, devrais-je penser. Mais, naturellement, l’humilité et la conscience du péril sont exigées. Un auteur peut être fondamentalement "bienveillant" selon ses lumières (comme j'espère l'être) mais ne pas être "bienfaisant" en raison de l'erreur et de la stupidité.

            Je prétendrais, si je ne le pensais pas présomptueux de la part de quelqu'un de si mal instruit, avoir en tant qu'objet l'élucidation de la vérité, et l'encouragement de bonnes morales en ce vrai monde, par le dispositif antique de leur exemplification dans des incorporations peu familières, qui peut avoir tendance à "les ramener à la maison". Mais, naturellement, je peux me tromper (sur certains ou sur tous les points) : mes vérités peuvent ne pas être réelles, ou elles peuvent être déformées: et le miroir que j'ai construit peut être terne et fêlé. Mais avant que je doive me rétracter ou réécrire quelque chose, il me faudrait être entièrement convaincu que le fait d'avoir "simulé" est en soi réellement nuisible,et non pas simplement parce qu’il est incompris.

            Un grand mal peut être fait, bien sûr, par ce mode convaincant qu’est le "mythe" – d’une manière spécialement obstinée. Le droit à la "liberté" du créateur secondaire n'est en aucun cas garanti chez les hommes déchus et ne sera pas employé aussi vilainement que l'est le libre arbitre. Je suis soulagé par le fait que certains, plus pieux et plus instruits que moi, n'ont rien trouvé de nocif dans ce conte ou ses semblants de "mythe".

            Pour conclure: ayant mentionné le libre arbitre, je pourrais dire que dans mon mythe j'ai utilisé la " subcréation" d'une certaine façon (pas la même que la " subcréation" en tant que terme de critique d'art, bien que j'ai essayé de montrer de façon allégorique comment il pourrait arriver qu'elle prenne part à la création à un certain niveau dans mon histoire " purgatoriale" Feuille de Niggle (Dublin Review 1945)) pour rendre visible et physique les effets du Péché ou du Libre Arbitre mal utilisé par les hommes.

            Le Libre Arbitre est un dérivé, et n'est opérationnel qu'à l'intérieur de circonstances données; mais de façon à ce qu'il puisse exister, il est nécessaire que l'Auteur le garantisse, quoi qu'il advienne: c'est-à-dire quand c'est "contre Sa Volonté", comme nous le disons, en tout cas ainsi qu'il apparaît à une vue limitée. Il n'interrompt ou ne commet pas d'actes peccamineux "sans réalité"', ni leurs conséquences. Ainsi dans mon mythe est-il "feint" (légitimement, que ce soit ou non un trait du monde réel) qu'Il donna des pouvoirs spéciaux de " subcréation" à certains de Ses êtres créés supérieurs : ceci est une garantie qu'à ce qu'ils imaginèrent soit donné la réalité de la Création. Bien sûr dans des limites, et bien sûr sujet à certains commandements et interdictions.

            Mais s'ils chutaient, ainsi que le fit le Diable Morgoth, et commençaient à faire des choses 'pour lui-même, pour devenir leur Seigneur', ces choses "seraient", même si Morgoth brisa le suprême interdit de fabriquer d'autres créatures "rationnelles" comme les Elfes ou les hommes. Elles '"seraient" au moins des réalités physiques dans le monde physique, quelque diaboliques qu'elles puissent se révéler, même "moquant" les Enfants de Dieu. Elles seraient les plus grands Péchés de Morgoth, abus de son privilège le plus élevé, et seraient des créatures engendrées du Péché, et naturellement mauvaises. (J'ai failli écrire 'irrémédiablement mauvaises'; mais ce serait aller trop loin. Parce qu'en acceptant ou tolérant leur fabrication - nécessaire à leur existence effective - même les Orques deviendraient partie du Monde, qui est à Dieu et en définitive bon).

            Mais qu'elles puissent avoir des "âmes" ou des "esprits" semble une question différente ; et puisque dans mon mythe en tous cas, je ne conçois pas que la fabrication des âmes et des esprits, choses d'un ordre égal, sinon d'un pouvoir égal, aux Valar, soit une possible "délégation", j'ai représenté au moins les Orques comme des êtres réels pré-existants sur qui le Seigneur Ténébreux a exercé la plénitude de son pouvoir en les remodelant et les corrompant, non en les fabricant. Que ce dieu "puisse tolérer" cela, ne semble pas pire théologie que la tolérance de la déshumanisation calculée d'Hommes par des tyrans ainsi qu'il en va aujourd'hui. Il pourrait y avoir d'autres "fabrications" tout pareillement qui seraient davantage comme des poupées remplies (seulement à distance) de la pensée et la volonté de leur créateur, ou opérant comme des fourmis sous la direction d'un centre-reine.

            Maintenant (direz-vous de façon raisonnée) je me considère plus sérieusement que vous l’avez fait , et composant une chanson géniale et un discours solennel au sujet d'un bon conte, qui ne doit son succès qu’au savoir faire, d’un aveu général. Il en est ainsi. Mais les choses que j’ai griffonnées se retrouvent d'une façon ou d'une autre dans tous les écrits (et les oeuvres d' art) qui ne s'en tiennent pas aux "faits observés"

[L'ébauche finit ici. Au dessus, Tolkien a écrit: "non envoyé", et a ajouté: "Il semble que j'y ai attaché trop d'importance".]



Notes de J.R.R. Tolkien :

    * C'est presque déjà le cas, même sous la forme d'une esquisse rapide !

    ** Comme la "mortalité" est ainsi représentée comme un don spécial de Dieu à la Seconde Race des Enfants (les Eruhíni, les Enfants du Dieu unique) et non comme la punition d'une Chute, vous pourriez appeler cela de la "mauvaise théologie". Cela pourrait être ainsi, dans le monde primaire, mais c'est une image capable d'élucider la vérité, et une base légitime de légendes.

    *** A l'intérieur de cette histoire mythologique (telle qu'est sa métaphysique, pas nécessairement comme une métaphysique du Monde réel) la Création, l'acte de Volonté d' Eru l'Unique qui donne la Réalité aux conceptions, est différenciée de la Fabrication, qui est permissive.

    # Seule la première personne (des mondes ou de quoi que ce soit) peut être unique. Si vous dites il est il faut qu'il y ait plus qu'une personne et l'existence (sous-) créée est déduite. Je peux dire "il est" de Winston Churchill tout autant que de Tom Bombadil, sûrement ?

    @ Il n' y a ainsi pas de temples ou "églises" ou sanctuaires dans ce "monde" chez les gens "bons". Il y a peu ou pas de "religion" dans le sens de culte. Pour de l'aide il peuvent appeler un Vala (comme Elbereth), comme un catholique pourrait appeler un Saint, bien qu'en sachant sans doute en théorie comme lui que le pouvoir du Vala était limité et dérivé. Mais c'est un "âge primitif" : et ces peuples pourraient être décrits comme voyant les Valar comme des enfants voyant leurs parents ou des supérieurs adultes immédiats, et bien qu'ils sachent qu'ils sont sujets du Roi, il ne vit pas dans leur pays ni n'y a une résidence. Je ne pense pas que les Hobbits pratiquaient aucune forme de culte ou de prière (à moins que via un contact exceptionnel avec les Elfes). Les Númenóréens (et d'autres de cette branche de l'Humanité, qui se battirent contre Morgoth, même s'ils choisirent de rester en Terre du Milieu et n'allèrent pas en Númenor : ainsi les Rohirrim) étaient de purs monothéistes. Mais il n'y avait pas de temple sur Númenor (jusqu'à ce que Sauron introduise le culte de Morgoth). Le sommet de la Montagne, le Meneltarma ou Pilier du Ciel, était dédié à Eru, l'Unique, et là en tout temps de manière privée, et en certains temps de manière publique, Dieu était invoqué, loué, et adoré : une imitation des Valar et de la Montagne d'Aman. Mais Númenor chût et fut détruite et la Montagne engloutie, et il n'y eut pas de substitut. Parmi les exilés, restes des Fidèles qui n'avaient pas adopté la fausse religion ni pris part à la rébellion, la religion en tant que culte divin (bien que peut-être pas en tant que philosophie ou métaphysique) semble avoir joué un faible rôle; bien qu'un aperçu apparaisse dans la remarque de Faramir sur "les grâces du repas", Vol. II p. 285 4.

Notes sur la lettre 153 :
  1. On s'attendrait à "trois cas": cf le Seigneur des Anneaux III 314: "Il y eut trois unions des Eldar et des Edain : Lúthien et Beren, Idril et Tuor, Arwen et Aragorn. Au final les branches longtemps séparées des Demi-Elfes furent réunies, et leur lignée restaurée."

  2. "'Ne connaissez-vous pas encore mon nom ? C'est la seule réponse. Dites-moi qui vous êtes, vous même, seul et anonyme ?'"

  3. I.e. le poème "Les Aventures de Tom Bombadil" a été publié pour la première fois dans ce magazine en 1934.

  4. "'Nous regardons vers ce qui fut Númenor et au-delà vers ce qui est et sera toujours le Pays des Elfes. N'avez-vous point de coutume semblable aux repas ?'"