XII. LE PROBLÈME DE ROS
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Rédigé par Incanus

Durant les dernières années de sa vie, mon père accorda la plus haute importance à trouver des explications, en termes linguistiques et historiques, aux noms dont l’origine dans le « légendaire » remontait à loin (voir par exemple sa discussion sur les très anciens noms Isfin et Eöl dans XI.317-18, 320), et, si de tels noms avaient été publiés, il se sentait lié par eux, et se donnait beaucoup de mal pour imaginer des étymologies concordant avec le développement historique du quenya et du sindarin, alors particulièrement perfectionné. Le cas le plus ardu fut celui du nom Elros, et d’autres qui lui étaient associés dans la forme ou à travers les légendes ; mais ses écrits sur le sujet contiennent de nombreuses observations d’un intérêt qui dépasse le détail de l’histoire phonologique, et qui les caractérisent tout autant : l’histoire linguistique et le « légendaire » devinrent en effet de plus en plus indissociables.
Dans le long excursus sur les noms des descendants de Finwë, dans le chapitre précédent [NDT : Le Schibboleth de Fëanor] (p. 349), il avait affirmé qu’Elros et Elrond furent « formés pour rappeler le nom de leur mère Elwing », et avait noté que l’élément wing apparaissait seulement dans ce nom et dans celui du bateau d’Eärendil, Vingilótë (p. 355, note 55) : il se référait à une spéculation des maîtres du savoir, selon laquelle wing était un mot issu de la langue des Elfes Verts d’Ossiriand, et dont la signification était problablement « écume, embruns ». Il affirmait alors sans hésiter que le nom Elros signifiait « écume d'étoile (illuminée par les étoiles », en forme quenya Elerossë (mais auparavant, dans Quendi et Eldar (XI. 414), il avait dit que la signification en était « scintillement d’étoile », tandis qu’Elrond voulait dire « dôme étoilé », comme c'est le cas dans le présent essai).
Mais ceci ne marquait pas la fin de ses spéculations sur le sujet, et quelques tapuscrits reviennent sur le problème (appartenant tous à la même époque, 1968 ou après, comme Le Schibboleth de Fëanor, mais sûrement postérieurs à cet écrit). Je donne ici le plus remarquable de ces textes en entier. Il ne comporte pas de titre, mais commence par un passage en décrivant le contenu :

La meilleure solution pour résoudre la difficulté que présente le nom Elros, immuable puisque mentionné dans Le Seigneur des Anneaux, et les noms des fils de Fëanor : Maedros, l’âiné, et Amros, que je propose maintenant de donner aux deux jumeaux (le sixième et le septième) – auxquels est rattachée une histoire qu’il est préférable de conserver.

Il fait ici référence au texte manuscrit grossier (donné en appendice de la liste des noms maternels et paternels des Fils de Fëanor, dans lequel l’histoire extraordinaire des frères jumeaux est contée (pp.353-5) ; pour la forme Amros (pas Amras) voir p. 366, note 65.
Le tapuscrit a été composé très rapidement (avec le nombre habituel de notes intercalées, parmi lesquelles deux d’intérêt majeur), et il a requis quelques modifications d’ordre éditorial très mineures, pour le clarifier.

L’un des –ros était censé dans Elros (au moment où il fut adopté) contenir une radical sindarin *ross- venant de la base ROS « embruns» (comme l'eau d'une fontaine ou d'une chute d'eau dispersée par le vent, ou de vagues se brisant sur les rochers).1 L’autre est censé être un nom de couleur, se référant aux cheveux roux, brun-roux des premier, sixième et septième fils de Fëanor, leur venant de leur grand-père maternel, le père de Nerdanel, la femme de Fëanor, un grand artisan, dévoué au Vala Aulë.
Il est difficile d’accepter l’existence de ces deux éléments homophoniques – aux significations sans rapport, et qui ne pourront pas en avoir – en sindarin, ou dans des noms sindarisés.2 Il est également malheureux que le premier rappelle trop le latin rōs [« rosée »] ou le grec drosos, et que le second soit trop proche des mots européens modernes bien connus signifiant « rouge » : en latin russus, en italien rosso, en anglais russet, rust, etc. Cependant, les langues elfiques sont inévitablement emplies de telles réminiscences, ce qui en fait la moindre des difficultés.
Solution proposée. Associer le nom Elros avec celui de sa mère Elwing : les deux contiennent des éléments finaux isolés dans la nomenclature du légendaire (voir la note sur wing dans la discussion concernant la sindarisation des noms des héros ñoldorins).3 Mais au lieu de les faire dériver du nandorin (ou vert-elfique) d’Ossiriand, il serait mieux de les faire dériver des langues humaines : la langue de Beren père de Dior ; et *ros et *wing pourraient alors tout deux être supprimés du lexique eldarin. L’adûnaïque de Númenor venait principalement de celle du peuple le plus puissant et nombreux, celle de « la Maison de Hador ». Celle-ci était liée à la langue du peuple de Bëor, qui pénétra le premier en Beleriand (probablement aussi proche que le quenya ñoldorin l’était du telerin de Valinor) : la communication entre les deux peuples était possible mais imparfaite, principalement à cause des changements phonétiques du dialecte bëorien. La langue du Peuple de Haleth, pour autant qu’on ait pu le savoir par la suite, était apparemment sans lien (sauf peut-être dans son origine éloignée) et inintelligible pour les deux autres peuples.4
Les gens de Bëor continuèrent à parler entre eux leur propre langue de manière assez pure, bien qu’ils empruntassent et adaptassent de nombreux mots sindarins.5 C’était bien entendu la langue maternelle de Beren, descendant direct de Bëor l’Ancien. Il parlait sindarin tant bien que mal (probablement un dérivé du sindarin du nord) ; mais il le parlait de façon hésitante et dialectale, ce qui offensa les oreilles du Roi Thingol.6 Mais il est dit dans la légende de Beren et Lúthien que Lúthien apprit la langue maternelle de Beren pendant les longs voyages qu'ils firent ensemble, et l’utilisa toujours lors de leurs conversations ultérieures. Peu de temps avant qu’ils ne revinssent enfin aux abords de Doriath, il lui demanda pourquoi elle faisait cela, puisque sa propre langue était plus riche et plus belle. Elle se tut alors et ses yeux semblèrent regarder au loin, puis elle répondit : « Pourquoi ? Parce que je dois t’abandonner, ou alors abandonner mon propre peuple et devenir une des enfants des Hommes. Puisque je ne t’abandonnerai jamais, je dois apprendre le langage de ta race, qui est maintenant aussi la mienne. » Il est dit que Dior, leur fils, parlait les deux langues : celle de son père, et celle de sa mère, le sindarin de Doriath. Car il disait « Je suis le premier des Pereðhil (Semi-Elfes) ; mais je suis aussi l’héritier du roi Elwë, l’Eluchíl. »7
Il nomma son fils aîné Eluréd, qui est dit avoir la même signification, mais qui se termine par le mot bëorien rêda « héritier » ; il nomma son deuxième fils Elurín,8 mais sa fille Elwing. Car elle naquit par une nuit claire et étoilée, et la lumière des étoiles étincelait dans l’écume de la cascade près de laquelle sa maison était construite.9 Le mot wing était bëorien, signifiant pluie fine ou l’écume de fontaines et de chutes d’eau dispersée par le vent ; mais il y joignit l’elfique el- « étoile » plutôt que le terme bëorien,10 car el- était plus beau, et également car cela allait avec les noms de ses frères : on croyait/pensait, et c'était probablement vrai, que le nom Elwë (sindarin Elu) dérivait de el « étoile ».11
Elúred et Elúrin furent tous deux tués par les fils de Fëanor avant d’atteindre l’âge adulte,12 lors du dernier et plus abominable des actes qu’a causés la malédiction qu’ils subirent du fait du serment impie de Fëanor. Mais Elwing fut sauvée et fuit avec le Silmaril vers les havres des Eldar survivants, aux Bouches du Sirion. Plus tard, elle y épousa Eärendil, et de cette façon les deux lignées des Semi-Elfes se rejoignirent. Elle nomma ses fils Elros et Elrond ; et, tout comme pour ses frères, le premier nom se terminait par un mot bëorien, et le second par un mot elfique. La signification d'Elros était en effet proche de celle de son propre nom : il contenait le mot bëorien pour « écume » et la crête blanche des vagues13 : rôs. L'ancienne forme de ce mot était roth (róþ). Il était employé dans des chansons et des légendes adûnaïques concernant l'arrivée des Atani à Númenor, dans la traduction du nom du bateau d'Eärendil. Ils l'appelaient Rothinzil.14 Elroth était également le nom qu'ils donnaient habituellement au premier roi de Númenor. Le mot wing(a) n'était pas adûnaïque. C'était peut-être une invention due au Peuple Moindre,15 car il y avait eu des chutes d'eau sur les rives escarpées où ils vivaient, alors que ce n'était pas le cas dans les contrées boisées où vivait le Peuple Majeur, qui descendaient en pente douce.
De cette façon, on peut également expliquer le nom qu'Eärendil donna à son bateau, dans lequel il finit par parvenir à traverser la Grande Mer. Lui-même le nommait Wingalótë, qui, comme ses propres noms, était de forme quenya ; car le quenya était la langue de son enfance, puisqu'elle était celle de tous les jours chez le père de sa mère, Turukáno (Turgon), roi de Gondolin.16 Mais Vinga- n'était pas un mot quenya : c'était une forme quenyarisée du bëorien wing qui apparaissait dans le nom de son épouse, Elwing. La forme sindarine donnée à ce nom était Gwingloth, mais comme dit plus haut, en adûnaïque de Númenor, il était traduit par Rothinzil.
Dans le refuge des havres, lorsque la conquête de Morgoth fut presque complète, on pouvait entendre plusieurs langues. Pas seulement le sindarin, qui était principalement utilisé, mais aussi son dialecte du nord ; et certains des Atani utilisaient toujours leurs langues humaines ; et Eärendil les connaissait toutes de près ou de loin. On dit que devant Manwë il plaida la cause des Elfes et des Hommes tout d'abord en sindarin, car de cette façon il pouvait représenter tous les suppliants qui avaient survécu à la guerre contre Morgoth ; mais il le répéta en quenya, car c'était la langue des Ñoldor qui étaient seuls concernés par l'interdit des Valar ; et il ajouta une prière dans les langues humaines de Hador et Bëor17, arguant qu'ils n'étaient pas concernés par l'interdit, et qu'ils avaient aidé les Eldar seulement dans la guerre contre Morgoth, l'ennemi des Valar. Car les Atani ne s'étaient pas rebellés contre les Valar ; ils avaient renié Morgoth et fuit vers l'Ouest, à la recherche des Valar, les représentants de l'Unique. Manwë accepta cette supplique, et une seule et unique voix s'éleva pour exprimer le doute qui étaient dans le cœur de tous les Valar. Mandos dit : « Ils n'en sont pas moins des descendants des Hommes, qui renièrent l'Unique lui-même. C'est une mauvaise graine qui peut se développer de nouveau. Car même si, en tant qu'émissaires d'Eru, nous avons le pouvoir de retourner en Terre du Milieu et de bannir Morgoth du royaume d'Arda, nous ne pouvons détruire tout le mal qu'il a semé, ni poursuivre tous ses serviteurs - à moins de ravager le Royaume tout entier et d'y mettre un terme à toute vie ; et cela nous ne pouvons le faire. »

Les noms Elros et Elrond qu'Elwing donna à ses fils étaient tenus pour prophétiques, comme c'est le cas pour beaucoup de noms maternels chez les Eldar.18 Car après l'Ultime Bataille et la chute de Morgoth, quand les Valar donnèrent à Elros et Elrond le choix d'appartenir soit à la race des Eldar soit à celle des Hommes, ce fut Elros qui traversa la mer jusqu'à Númenor en suivant l'étoile d'Eärendil ; tandis qu'Elrond resta parmi les Elfes et maintint la lignée du roi Elwë.19 À présent, Elrond était un nom pour le firmament, le dôme étoilé qui semblait être un toit pour Arda ; et il avait été donné par Elwing en souvenir de la grande Salle du Trône d'Elwë, située au milieu de sa forteresse de Menegroth et appelée le Menelrond,20 car grâce à l'art et à l'aide de Melian, son haut toit en voûte avait été orné d'argent et de gemmes agencés selon l'ordre et les figures du grand Dôme de Valmar,21 en Aman, d'où venait Melian.

Mais hélas ! Cette explication tomba à l'eau à cause d'un léger détail que mon père avait laissé passer ; et ce fut fatal. Il écrivit à propos du texte « la plupart de tout cela ne tient pas debout », à cause du nom Cair Andros (un nom sindarin, comme l'étaient pratiquement tous les noms de lieux au Gondor), l'île située sur l'Anduin au nord de Minas Tirith, à propos de laquelle il avait été dit dans l'appendice A (RR p. 335, note en bas de page) que son nom « signifiait « Navire aux Longues Écumes » ; car l'île avait la forme d'un grand navire pointant au nord sa haute proue que blanchissaient les lames de l'Anduin déferlant sur les aspérités rocheuses. » Il n'eut donc plus qu'à accepter le fait que l'élément -ros de Elros était forcément le même que dans Cair Andros, que le mot ne pouvait être qu'eldarin, et pas atanique (bëorien), et qu'il ne pouvait y avoir de relation historique entre lui et l'adûnaïque númenóréen Rothinzil.22
Il existe une autre note, qui suit de toute évidence celle-ci, où il ressort qu'il considérait toujours que le mot wing (« écume, embrun ») était d'origine bëorienne ; et, tout en remarquant que le nom du bateau d'Eärendil,Wingalótë [> Wingelótë], n'avait jamais été imprimé, il observa qu'il « devait être conservé, puisque lié au nom Elwing, et qu'il est créé dans le but d'« expliquer » le nom du bateau de Wade, Guingelot, et d'y ressembler. »23 À propos de Guingelot et Wingelot, voir ma discussion dans III.142-4 (dans laquelle cette affirmation remarquable m'avait échappé). Concernant wing, il affirma de nouveau qu'Eärendil nomma son bateau en quenya, puisque cette langue avait été celle de son enfance, et qu'il voulait que sa signification fût « Fleur d'Écume » ; mais il prit l'élément wing du nom d'Elwing, sa femme. Ce nom lui avait été donné par son père Dior, qui connaissait la langue bëorienne (cf. p. 369).24

Note :

  1. [Cf. les Etymologies, V.384, racine ROS1, « couler goutte à goutte, goutter » : quenya rossë « pluie fine, rosée », noldorin rhoss « pluie », apparaissant aussi dans Celebros « pluie d'argent » (quand Celebros était le nom de la chute d'eau plutôt que celui du ruisseau, XI.151).]
  2. [Dans la marge « Bien que Maedros soit désormais établi depuis si longtemps qu'il serait difficile de le modifier. » Cependant, dans une note ultérieure, mon père déclara qu'il changerait Maedros en Maedron.]
  3. [Voir p. 365 note 55.]
  4. Ceci expliquait (ajouté à/outre leur admiration des Eldar) pourquoi les chefs, les anciens et les hommes et femmes sages parmi les Atani apprenaient le sindarin. La langue halethienne déclinait déjà avant l'époque de Túrin, et disparut finalement après que Húrin, dans sa colère, détruisit le petit pays et son peuple. [Cf. Des Nains et des Hommes, pp.307-8 et note 49. Dans le chapitre De la Venue des Hommes dans l'Ouest ajouté au Quenta Silmarillion, Felagund apprit de Bëor que les Haladin (le Peuple de Haleth) « parle[nt] la même langue que nous », tandis que le Peuple de Marach (les « Hadoriens ») était « d'une langue différente » (XI.218, §10). Cela fut changé dans le Silmarillion publié, voir XI.226. Pour ce qui est dit ici du déclin de la langue « halethienne », cf. Les Errances de Húrin (XI.283 et note 41) : « l'ancienne langue du peuple, qui n'était plus à présent d'usage courant. »]
  5. Ce phénomène n'était pas nécessairement confiné aux noms de choses qui ne leur avaient pas [été] connues auparavant. Dans la nomenclature des générations ultérieures, on peut observer une assimilation des modes eldarins, et l'utilisation de quelques éléments fréquents dans les noms eldarins. [Il a été établi de nombreuses fois que les Bëoriens délaissèrent leur propre langue en Beleriand : voir V.275 (note en bas de page), XI.202, 217 (première note en bas de page), 226 ; Contes et légendes inachevés p.215, note 19).]
  6. Il [Thingol] aimait peu les Sindar du nord qui étaient passés sous la domination de Morgoth dans les régions proches d'Angband, et qui étaient parfois accusés d'être à son service et de lui fournir des espions. Le sindarin utilisé par les fils de Fëanor appartenait aussi au dialecte du nord ; et ils étaient haïs à Doriath.
  7. [Eluchíl (héritier de Thingol) : voir aussi XI.350 [NDT : Le Récit des Ans.]
  8. « Souvenir d'Elu » : contenant le sindarin rîn venant de l'eldarin commun rēnē < base REN « se souvenir, avoir à l'esprit ». [Ces noms Eluréd et Elurín remplacent Eldún et Elrún (à l'origine Elboron et Elbereth) ; et l'histoire selon laquelle les fils de Dior étaient jumeaux avait été abandonnée (v.XI.300, 349-50). Les noms publiés dans le Silmarillion et les informations les concernant dans l'index sont issus de ce passage et de cette note.]
  9. [Cf. Le Schibboleth de Fëanor, p.349 : « Dior demeurait non loin d'une grande chute d'eau, appelée en sindarin Lanthir Lamath (« cascade des voix résonnantes »). » La référence dans le Silmarillion publié (p. 235) est issue de ces passages.]
  10. Qui n'est pas répertorié/connu, mais qui ressemblait probablement à l'adûnaïque azar. [Dans The Notion Club Papers, IX.305, le nom adûnaïque d'Eärendil, Azrubêl, était « constitué de azar « mer », et la racine bel- » (azra, IX.431).]
  11. [Le Schibboleth de Fëanor (pp. 340-1) fait référence à cette opinion, qui est considérée comme improbable.]
  12. [L'histoire originelle voulait que les fils de Dior « [fussent] tués par les mauvais hommes de l'armée de Maidros » (voir IV.307). Par la suite, ils furent « capturés par les mauvais hommes de la suite de Maidros, et ils furent abandonnés dans les bois, condamnés à mourir de faim » (V.142) ; dans une version du Récit des Ans les auteurs du crime étaient « les cruels serviteurs de Celegorm ».]
  13. Les Atani n'avaient jamais vu la Grande Mer avant d'arriver finalement en Beleriand ; mais d'après leurs propres légendes et histoires, le Peuple de Hador, durant sa migration vers l'Ouest, avait longuement séjourné près des côtes d'une mer si grande que l'on ne pouvait en apercevoir la rive opposée ; il n'y avait pas de marées, mais de violents orages. Ce ne fut pas avant d'avoir développé l'art de construire des bateaux que le peuple, plus tard connu sous le nom de Peuple de Hador, découvrit qu'une partie de la population de laquelle il s'était retrouvé séparé avait atteint la même mer avant eux, et séjournait au pied des hautes collines au sud-ouest, tandis qu'eux [le Peuple de Hador] vivaient au nord-est dans les bois qui à cet endroit longeaient la côte. Ils étaient donc séparés de quelques deux cents milles, à vol d'oiseau ; et ils se rencontraient et n'échangeaient de nouvelles que rarement. Leurs langues étaient déjà bien différentes du fait des changements rapides propres aux langues des Hommes durant les « Jours Non Écrits » et le devinrent de plus en plus ; bien qu'ils demeurassent toujours en bons termes, car ils se savaient parents, réunis par leur haine et leur peur du Seigneur Ténébreux (Morgoth) contre lequel ils s'étaient rebellés. Néanmoins ils ne savaient pas que le Peuple Moindre avait fui la menace des Serviteurs des Ténèbres, et continué vers l'ouest pendant qu'ils étaient restés cachés dans leurs bois, et donc que, menés par leur chef Bëor, ils avaient atteint finalement Beleriand de nombreuses années avant eux.
            [Il n'y a bien entendu jamais eu auparavant aucune trace ou indication concernant cette histoire de long séjour des « Bëoriens » et des « Hadoriens » (« le peuple de Marach », un nom jamais mentionné dans cet essai, voir p. 325, note 41) sur les côtes d'une grande mer intérieure. Dans ce compte-rendu de leurs lieux d'habitation, mon père écrivit tout d'abord « sud-est » et « nord-ouest », les changeant simultanément ; et cette caractéristique suggère qu'il avait alors à l'esprit une représentation géographique bien particulière. Il doit certainement s'agir de la Mer de Rhûn, où (d'après des dessins remontant à la Première Carte du Seigneur des Anneaux, VII.305) il y a des collines sur la rive sud-ouest, et une forêt descendant vers les côtes nord-est ; de plus la distance de deux cents milles est en accord avec la carte. - Il est dit ici que les « Bëoriens » atteignirent le Beleriand « de nombreuses années » avant les « Hadoriens ». D'après le chapitre De la venue des Hommes dans l'Ouest du Quenta Silmarillion tardif, Felagund rencontra Bëor en Ossiriand en 310 et le peuple de Marach franchit les Montagnes Bleues en 313 (XI.218, §13 et commentaire). Dans Des Nains et des Hommes (p. 307) « la première des trois troupes du Peuple de Hador » entra en Beleriand « peu de temps après » le Peuple de Bëor, ayant en réalité atteint les contreforts orientaux de l'Ered Lindon, et cela avant tous les autres clans des Edain. Ce texte mentionne une opinion selon laquelle une longue période de séparation entre les deux peuples expliquerait la divergence de leurs langues à partir d'une langue originelle commune (p. 308 et note 45).]
  14. [Le nom Rothinzil « Fleur d'Écume » apparaît dans The Drowning of Anadûnê, IX.360 (Rôthinzil).]
  15. [« le Peuple Moindre »: le Peuple de Bëor. Cette phrase fait référence au contenu de la note 13.]
  16. Bien que pour la majeure partie de son peuple ce fût devenu un langage livresque, et à l'instar des autres Ñoldor ils utilisaient le sindarin comme langue de tous les jours. De cette manière un certain nombre de formes mixtes apparurent, n'appartenant strictement à aucun des deux langages. Le nom même de la grande cité de Turgon, par laquelle elle était le mieux connue dans la légende, Gondolin(d), en est un exemple. Turgon lui donna pour nom Ondolindë en quenya, mais de manière générale son peuple le transforma en sindarin, dans lequel l'eldarin *gon,*gondo « pierre, rocher » avait conservé le g- perdu en quenya. [Voir XI.201.]
  17. La langue du Peuple de Haleth n'était pas utilisée, car il avait péri et ne se relèverait pas. De même, sa langue ne serait jamais plus entendue, sauf si la prophétie d'Andreth la Sage devait se révéler vraie : que Túrin revienne des morts pendant la Dernière Bataille, et qu'avant de quitter pour toujours les Cercles du Monde il affronte le Grand Dragon de Morgoth, Ancalagon le Noir, et lui porte le coup fatal.
            [Cette note remarquable a de profondes racines, s'étendant jusqu'à la prophétie de la fin de l'ancien Conte de Turambar (II.115-16), où il était dit que les Dieux de la Mort (Fui et Vefántur) n'ouvriraient pas leurs portes à Túrin ni à Nienóri, qu'Úrin et Mavwin (Húrin et Morwen) allèrent à Mandos, et que leurs prières
    parvinrent même jusqu'à Manwë, et les Dieux eurent pitié de leur destin malheureux, de sorte que tous deux, Túrin et Nienóri, entrèrent dans Fôs'Almir, le bain de flammes, tout comme le firent Urwendi et ses damoiselles en des âges révolus précédant le premier lever du Soleil, et ainsi furent tous leurs chagrins et leurs taches lavés, et ils demeurèrent comme des Valar lumineux parmi les êtres bénis, et maintenant l'amour de ce frère et de cette sœur est très doux ; mais Turambar en vérité se tiendra à côté de Fionwë au moment de la Grande Ruine, et Melko et ses dragons maudiront l'épée de Mormakil.
            La prophétie qui conclut l'Esquisse de la Mythologie (le « premier Silmarillion » des années 20) (IV.40) déclare que quand Morgoth reviendra, et que « la dernière de toutes les batailles » aura lieu,
    Fionwë affrontera Morgoth sur la plaine de Valinor, et l'esprit de Túrin l'accompagnera ; et ce sera Túrin qui tuera Morgoth de son épée noire, et ainsi les enfants de Húrin seront vengés.
            Le développement de ceci dans le Quenta (IV.165) nous apprend que, le jour de la dernière bataille, sur les champs de Valinor,
    Tulkas luttera contre Melko, et à sa droite se tiendra Fionwë, et à sa gauche Túrin Turambar, fils de Húrin, Vainqueur du Destin ; et ce sera l'épée noire de Túrin qui sera la cause de la mort et de la fin ultime de Melko ; et ainsi les enfants de Húrin et de tous les Hommes seront vengés.
            Et le passage final du Quenta, concernant la prophétie sur la guérison des Deux Arbres, se conclut par les mots (ibid.) :
    Mais la prophétie ne mentionne pas le destin des Hommes en ce jour, sauf celui de Túrin, et lui y est mentionné parmi les Dieux.
            Ces passages réaparraissent dans la version révisée de la conclusion du Quenta, qui vient du Quenta Silmarillion de 1937 (voir V.323-4, 333), avec deux changements : Túrin, durant la Dernière Bataille, est dit « venir des cavernes de Mandos », et dans la dernière phrase, à propos de la prophétie qui « ne mentionne aucun Humain, à part seulement Túrin, et lui est donnée une place parmi les fils des Valar. » Dans les corrections hâtives à cette conclusion que mon père effectua bien plus tard (voir XI.245-7) il changea « Túrin ... de retour des cavernes de Mandos » en « Túrin ... de retour de la Destinée des Hommes à la fin du monde », et à côté du passage de conclusion (y compris la référence à Túrin en tant qu'un « fils des Valar »), il traça un grand X.
            On trouve une autre référence dans les Annales d'Aman (X.71, 76), où il est dit que la constellation Menelmakar (Orion) « était un signe de Túrin Turambar, qui devait venir au monde, et un signe avant-coureur de la Dernière Bataille qui aura lieu à la fin des Jours. »
            Dans cette dernière réapparition de cette idée mystérieuse et fluctuante, la prophétie est placée dans la bouche d'Andreth, la Sage de la Maison de Bëor : Túrin « reviendra de parmi les Morts » avant son ultime départ, et sa dernière action au sein des Cercles du Monde sera d'occire le Grand Dragon, Ancalagon le Noir. Andreth prédit la Dernière Bataille à la fin les Jours Anciens (le sens dans lequel est utilisé le terme "Dernière Bataille" plus loin dans ce texte) ; mais dans tous les textes précédents (le Quenta, IV.160 ; les Annales de Beleriand, IV.309, V.144 ; le Quenta Silmarillion, V.329) c'était Eärendil qui détruisait Ancalagon.]
  18. Ils n'avaient pas d'autres noms qui soient répertoriés ; car Ëarendil était presque toujours parti en mer pour des voyages infructueux, et ses deux fils naquirent en son absence.
  19. Et également celle de Turgon ; bien qu'il préférât celle d'Elwë, qui n'était pas concernée par le ban décrété à l'encontre des Exilés.
  20. Menelrond : « dôme du ciel ».
  21. [À propos du Dôme de Varda au-dessus de Valinor voir X.385-8 [NDT : Texte III de Mythes transformés].]
  22. [Une autre note parmi ces papiers fait dériver le mot adûnaïque roth (comme dans Rothinzil) d'une racine RUTH, « qui n'était pas au départ liée à l'écume. À la base, sa signification était « cicatrice, marque, ride », et elle produisit des mots pour labourer et labourage ; concernant les bateaux, il faisait référence aux traces qu'ils laissent sur la mer, en particulier sur la mer ondulant à la proue (obroth « coupure-avant », tandis que le sillage était nadroth « trace-arrière », ou le doux roth). »]
  23. [Il dit également ici que bien que Rothinzil n'avait pas été publié, il voulait le conserver.]
  24. [Cette explication « bëorienne » du terme wing a apparemment également été abandonnée, puisque dans ce qui semble être la plus tardive de ces discussions mon père affirmait que les deux éléments de Elwing étaient sindarins : il proposait une étymologie dans laquelle le quenya wingë, sindarin gwing « paraît être lié » au verbe quenya winta « répandre, éparpiller » (à la fois transitif et intransitif), en comparant le quenya lassewinta à une variante de lasselanta, « chute des feuilles, automne ».]

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